Les choses humaines

***Rentrée littéraire 2019 #7***

Editions : Gallimard (22/08/2019)

Par Karine TUIL

ISBN : 978 207 27 2933 1

Ma cote : 8/10

Ma critique :

La plume de Karine TUIL trempe dans un bain de vérités lorsqu’elle nous distille les élans, les tensions, les combats et les déchirements qui jalonnent la vie du couple Farel. Différemment mais à hauteur égale, Jean, journaliste de Télévision qui se sait célèbre et veut durer et sa femme Claire, connue pour ses engagements féministes, sont le reflet de ces assoiffés de pouvoir qui occupent les places que tout le monde leur envie tant que ne résonne aucun de ces bruits de casseroles que les médias, la rumeur et, très largement, les réseaux sociaux adorent alimenter, amplifier même au-delà de toute vérité ! C’est notre époque !  

L’histoire de ce couple où chacun se donne les moyens de rechercher le pouvoir  pourrait n’être qu’un banal exemple de ce qui existe de nos jours. Il est aussi une occasion idéale d’observer le bouleversement  du jugement consensuel des personnes lorsque l’apparence, souvent courtisée, du quotidien vient se fracasser sur le rocher d’une accusation de viol qui, pour ce couple, balance sans nuance leur fils Alexandre du côté des porcs.

Assurément Karine TUIL possède toute la finesse du métier pour styliser ces soifs de pouvoir, ses conquêtes territoriales de zone d’influence, ces travers et perditions qui stagnent au fond des âmes sujettes aux lois de l’apparence, de la chosification des êtres et de la domination de l’idéologie du jetable, surtout peut-être dans le domaine des relations dites pourtant encore humaines.

Avec son roman « Les choses humaines », l’autrice réussit son pari de nous prendre dans les filets d’une actualité scandaleuse que les lecteurs vont suivre avec la passion accordée aux potins, rumeurs, fausses vérités et assertions bancales qui font les choux gras des médias de bas-étages, des zincs où défendre son point de vue coûte moins cher que le ballon de rouge ou le kawa qu’on s’y enfile. Et pour élargir le débat, on utilisera, sans retenue, toutes les messageries de la Toile qui font enfin se tenir debout tous les tweeters à grandes gueules qui auraient encore bien des choses à dire et révéler ! On suit, on débat, on commente. On en ajoute, on préjuge et condamne. La mesquine finalité étant d’enfin pouvoir se sentir supérieur aux modèles qui nous ont trop fait rêver sans qu’on ne puisse être de leur monde.  

Mais avec ce même roman, c’est aussi, autre domaine d’excellence de Karine TUIL, l’occasion de proposer aux lecteurs le partage d’un regard lucide sur les faiblesses de notre Temps. A la vitesse où nous vivons, sommes-nous encore capables de discerner l’important de l’artifice ? Un enfant peut-il exister et être considérer pour lui-même avant qu’il ne devienne un problème, une tache sut l’image que revendique d’eux-mêmes les parents ? Et quel est le rôle de l’appareil judiciaire, rendre la dignité à l’humain bafoué ou accoucher d’une présentation, même fausse de la situation qui sauvera la mise à celui qui aura eu les moyens de s’offrir l’avocat le plus subtil, le plus retord ou simplement le plus habile sans recherche fondamentale de la vérité ? La Justice est-elle rendue quand on a simplement obtenu une vérité judiciaire qui permet de fixer les condamnations et indemnités  à faire changer de mains ?

Les choses humaines est un roman qui se laisse lire très aisément. Le lecteur apprécie les mises en situations parfois cyniques mais ‘tellement justes’! Il ne peut que se nourrir, avec bonheur, de la capacité de l’autrice à faire surgir la complexité de la vie à partir des mots simples, colorés et pertinents qu’elle emprunte à notre belle langue…

Ne boudons pas notre plaisir. Mais, ne passons pas à côté non plus d’un essentiel. Si la toute première phrase du roman est vraie : « La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification… », si le moteur de notre société ne tourne qu’à cela, alors ce livre est à recevoir comme une interrogation profonde sur la trajectoire acceptée, assumée par le plus grand nombre. N’y a-t-il pas d’autres voies à prendre, d’autres voix pour élever le débat sur ce qui caractérise la chose humaine ? N’y aurait-il pas comme une urgence à instaurer un autre climat relationnel autour de nous ?

Karine TUIL, sans conteste, une plume à suivre !

Ce qu’en dit l’éditeur:

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Le ciel par-dessus le toit

***Rentrée littéraire 2019 #6***

ISBN: 9782072858604

De Nathacha Appanah

Editions: Gallimard (22/08/2019)

Ma cote: 10/10

Ma chronique:

Je me laisse toucher le cœur par les mots de Nathacha Appanah. Ma main caresse le livre fini comme une main frôle un plant de lavande, de menthe ou de thym, pour le simple bonheur de dégager des arômes et de s’en imprégner. Les mots de cette autrice concentrent toutes les saveurs de la vie : l’amertume et la douceur, les aigreurs et le sel de toutes ces microdécisions qui filent la vie, la tissent ou la déchirent, assurant la pérennité des liens familiaux ou les cassures revendiquant l’éloignement de ses composants à jamais.

C’est avec de mots simples que Nathacha Appanah reconstruit, pour le lecteur, la vie disloquée de Eliette devenue Phénix, de Paloma, sa fille qui s’enfuira sur fond d’une promesse de retour lancée à Loup, ce frère démuni des codes habituels de vie qui, sur un coup de tête, à moins que ce ne soit de cœur, prendra la voiture qu’il ne peut conduire et se trompera de sens à l’entrée de l’autoroute. Un enchaînement de circonstances qui juxtaposent les pièces d’un puzzle sans image dont personne ne pouvait ou voudrait rêver. Ce livre, au titre saluant Verlaine et la mélancolie qui règne sous le toit de toute prison, est le récit d’une vie cauchemardesque qui se reconstruira peu à peu sur la force même de liens capables de transcender les blessures et de recréer la plus grande valeur qui soit, le tissu familial qui berce chacun dans ses peines comme dans ses joies.

Le lecteur choisira son accroche : Phénix, Paloma ou Loup. Ce dernier, par son mal être, la pauvreté des mots dont il dispose, l’incompréhension un peu brutale des gendarmes venus l’interpeller et la décision du juge visant à l’écrouer m’a particulièrement touché. Mais mon cœur s’est aussi gonflé de nostalgie pour le temps de la fausse innocence des parents de Eliette, la rage de celle-ci à renaître Phénix sous le masque de tatouages occultant sa couleur d’enfance et son corps à jamais balafrés par un baiser forcé d’adulte.

J’écoute les mots, j’entends les combats. Je circonscris les maux qui déchirent, les claques qui ferment les portes, les dits ou non-dits qui larguent les amarres. Je distingue dans l’âpreté des combats la dignité et les forces d’attraction qui surpassent tout !  

Et si, par-dessus tout cela, le ciel bleu et calme pouvait ne pas être qu’un mensonge… Si la persistance du bleu du ciel était la clé qui apaise les bleus du corps et re-suscite à la vie ?

Lire Nathacha Appanah, accompagner, ne fusse que 125 pages, Phénix, Paloma et Loup, c’est accomplir le chemin de croix de bien des vies et entendre l’invitation à chanter, malgré tout, l’amour et la solidité des liens familiaux pouvant se tresser, se re-tresser. Un hymne à la joie à venir, la joie à reconstruire, l’amour à réexpérimenter au-delà des échecs.

Voir ce ciel par-dessus le toit, croire en une invitation, une devise de vie à choisir et suivre, voilà le message laissé au creux des pages par Nathacha Appanah ! Un futur prix de la rentrée littéraire 2019 ? On peut le souhaiter !

Ce qu’en dit l’éditeur:

« La jeune femme tatouée fait elle-même tout le travail. Le temps, la médecine et le progrès n’existent pas, elle pourrait être dans une cave, sur une plage déserte, elle pourrait être la toute première femme au monde, qu’importe, elle se cambre, s’accroupit, pousse, respire et tout son corps est animé de contractions qui font comme des vaguelettes sous la surface de sa peau. Elle devient une mer travaillée de l’intérieur et derrière elle, à côté d’elle, le docteur Michel ne fait que regarder et asseoir son impuissance. Il est fasciné par ce retour d’instinct, il est aimanté par le dragon qui semble se réveiller, écaille verte après écaille verte, flammèche rouge après flammèche rouge. Bientôt, pense-t-il moitié émerveillé, moitié effrayé, cette jeune femme au visage si parfait ne va faire qu’un avec le dragon et oui bientôt, elle crie comme l’autre crache des flammes au croissant de son épaule droite, elle se redresse et de ses deux mains, elle attrape le petit garçon qui glisse hors d’elle. » Loup est un adolescent lunaire, emprisonné pour avoir provoqué un accident de voiture en tentant de rejoindre sa sœur Paloma. Leur mère Phénix, la femme tatouée, magnifique et froide, renoue alors avec cette fille transparente qu’elle n’a pas su aimer. Tandis qu’elles tentent de sortir Loup de prison, des souvenirs douloureux de l’enfance volée de Phénix affluent :
La trajectoire d’une mini Lolita livrée par ses parents à la convoitise des adultes dévoile la violence sournoise nichée au coeur d’un quartier pavillonnaire, les faux-semblants des tragédies ordinaires. Après avoir arraché à coup de dents sa place au monde, Phénix devra apprendre à apprivoiser la colère, la solitude, la culpabilité.
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé d’éclats de noirceur nous transporte par la grâce d’une écriture envoûtante vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

La vraie vie

Par Adeline Dieudonné

ISBN : 9782378800231

Éditeur : L’ ICONOCLASTE (29/08/2018)

Ma cote: 8 / 10

Ma chronique:

Une maison, au cœur d’un lotissement où toutes les habitations se ressemblent. La leur, juste un peu plus grande, mieux située, le jardin un peu plus grand et muni d’une piscine. C’était la maison témoin, celle que s’était adjugée le promoteur ou l’architecte, que sais-je ? Mais, quatre chambres tout de même. La sienne, celle des parents, celle du petit frère et celle des cadavres. Cadavres ? Hé oui, celle des trophées d’un père féru d’armes, de chasse, de sang et de violence.

Dans cette maison cerclée de mort, de brutalités et de violences, le père prend son pied, la mère y prend des coups tandis que Gilles, le petit frère y a perd son sourire, son enfance. Elle, la grande sœur, désespère. Elle voudrait pouvoir rendre à Gilles son sourire… Mais, comment maîtriser le temps, le remonter et tout recommencer comme avant la glace et sa crème chantilly ?  

Adeline Dieudonné, primo-romancière belge, signe une belle histoire. Un hymne à la vie, même bancale. Un récit étonnant, triste, lourd, chargé de câlins et de pleurs, de tendresse fraternelle, de démission apparente d’une mère, de mépris et de violences paternelle. La réalité d’une vie de famille qui dérape et glisse inexorablement vers l’horreur d’un père manipulant son fils et anéantissant sa fille, après son épouse.   

La violence de ce récit n’a d’égal que le détachement, la mise à distance que la sœur peut installer pour protéger sa vie et ses rêves. Il y a là, une froideur adulte qui glace le lecteur… et, en même temps, ce livre déborde d’une analyse enfantine de la réalité, une pensée magique de l’enfance qui donne d’aborder le monde et ses atrocités en étant sûr que ce n’est qu’une question de temps, qu’un jour – il ne peut en être autrement – tout sera réglé et Gilles aura de nouveau son sourire au coin des lèvres.

Une histoire ancrée dans une espérance naïve, jamais tout à fait anéantie par une réalité quotidienne bien trop lourde à porter par une enfant, même grande sœur.

Un livre puissant qui se lit avec bonheur, facilité, même s’il laisse un goût amer en bouche. La glace, surtout avec chantilly n’aura jamais plus tout à fait le même goût.

Ce qu’en dit l’éditeur:

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

Le mort était trop grand

***Rentrée littéraire 2019 #2***

De Luis Miguel Rivas

ISBN : 2246817404

Éditeur : GRASSET

Ma cote: 3/10

Tout à la joie d’avoir été sélectionné comme explorateur de la rentrée pour Lecteurs.com, je me suis lancé dans la lecture des quatre livres reçus et j’ai commencé par ce roman de Luis Miguel Rivas… Horripilant! Pourtant, l’idée de départ était originale!

Ma chronique:

426e page… J’y suis arrivé. Après ma pause à la page 100, je persiste et signe : Luis Miguel Rivas a développé, pour ce roman, une écriture, à mes yeux, horripilante. Dès les premières pages, je me heurte à ce qui s’apparente à un mépris total des règles grammaticales et des conventions d’écriture. L’usage de la ponctuation est en conflit permanant avec les lois qui la régissent. Les termes choisis relèvent très, trop souvent, d’un anglais pauvrement francisé, d’une altération systématique des marques existantes et des paroles de chansons qui illustrent le récit. La lecture en devient lourde et vide de toute valeur ajoutée enrichissant le propos. De la même façon, l’usage du verlan, récurrent, n’apporte rien à la caricature des personnages de Manolo et Yovani, une paire des glandouilleurs ne vivant que pour la frime, le port ostentatoire de vêtements de marque alors qu’ils manquent de travail et de moyens.

Que cache ce choix d’une apparente pauvreté de style ? Est-ce une provocation ? Une manière, un peu paresseuse , de suivre l’évolution d’un parler populaire ne se donnant plus la peine d’un phrasé construit, riche et respectueux des règles ? Ou, plus tristement, est-ce seulement une écriture décalée qui permet à l’auteur visant la comédie, le burlesque, de se différencier de ses confrères et d’attirer de la sorte le regard des consommateurs du ‘monde littéraire’ sur sa production ?

Le roman se déroule à Villaradieuse, une petite ville de Colombie que se partagent deux Caïds de la drogue, Don Efrem et Moncada. Anciens partenaires en affaires devenus ennemis jurés, ils ne communiquent plus entre eux qu’à coups de bombes, de prises d’otages et, plus souvent encore, d’exécutions violentes. A Villaradieuse, certains tuent plus qu’ils ne respirent !

Que doit voir le lecteur dans ce roman ? Une apologie de la combine, de la violence ? Le fond du récit se limiterait-il au double message : D’une part, la vie se construit sur la vengeance et la ferme volonté d’écraser toute opposition par la force et dans le déni des lois et du droit de vivre de chacun et, d’autre part, la vie ne vaut la peine d’être vécue qu’au travers le cosmétique du paraître et la recherche éperdue de ‘secondes peaux’ étiquetées chevinon, naïke, versache ou autre disel, lacost et ribouks fristaïls ? Triste monde !

J’avoue avoir très vite eu l’impression d’avoir fait le tour de la question et m’être demandé quand il y aurait un brin de fraîcheur, d’humour autre que potache et une envolée d’humanité offrant aux lecteurs une bouffée de valeurs structurantes capable d’élever le mode de vie de chacun.

Finalement, il y aura Lorena. Don Efrem en tombera amoureux. Lui, c’est le patron, il a le fric mais pas d’éducation et de sensibilité aux relations humaines. Il pense que tout s’achète et qu’il suffit d’arroser Lorena de signes de richesse pour gagner son cœur… et surtout, plus trivialement, son corps.  Le niveau s’élève alors, enfin, lorsque Lorena, refusant une nouvelle dépense somptueuse, lui dit : ‘N’y voyez aucun mépris. J’ai pas besoin de vos cadeaux  pour vous appréciez, vous savez…’ Ouf, la relation vraie a peut-être encore un avenir !

Et puis aussi, trop rarement, quelques articulations de phrases dont l’enchaînement fait sourire : ‘Elle a posé ses articles sur le tapis et a regardé avec admiration la caissière scanner à toutes vitesse les flocons d’avoine, les sacs de fruits et légumes, les sachets de sésame, de graines de tournesol, de lin, d’orge et les pots de yaourts, et les pots de céréales. Rien que des trucs bons pour la santé, l’horreur !’

Bref, à partir de l’idée loufoque, saugrenue mais, je l’avoue, originale qu’on peut faire des économies en achetant les vêtements de morts trucidés, « Le mort était trop grand » est un récit qui se révèle peu drolatique. Il se perd dans une écriture ne servant pas la littérature et n’offrant que trop peu de modèles de vie dignes d’être lus. Une déception ! Le fait de proposer ce roman sous un label de comédie sauve-t-il la situation ? Selon moi, pas vraiment !

Mais, à chacun de s’en faire une idée en le lisant…

Merci aux éditions Grasset et à lecteur.com pour leur confiance.  Si je n’ai pas apprécié ce roman de la rentrée 2019, je tiens à souligner que les Editions Grasset ont sorti, pour cette même rentrée, quelques titres méritant lecture, dont ‘Orléans’ de Yann moix et ‘Joie féroce’ de Sorj Chalendon.

Ce qu’en dit l’éditeur:

À Villeradieuse, c’est le tout puissant don Efrem qui dicte les règles. Lorsqu’on travaille pour le Patron, l’argent coule à flots et la vie semble facile. Sauf quand on vous retrouve criblé de balles bien sûr, et qu’un ami aperçoit vos chaussures dépasser du fourgon prêt à partir pour la morgue. Celles de Chepe étaient vertes – Manuel ne peut pas les oublier – et identiques à celles que porte le jeune homme accoudé au bar à côté de lui. Incapable de penser à autre chose que ces mocassins, Manuel aborde alors leur propriétaire, et ce dernier, après quelques verres, lui avoue qu’il a une excellente adresse pour se fournir en vêtements de marque : la morgue. Les mocassins verts sont bien ceux de Chepe, et Manuel se trouve embarqué dans la combine.
Seul problème lorsqu’on achète ses habits dans les chambres froides : le mort est parfois trop grand, et ses assassins trop idiots. Manuel a emprunté les habits du mauvais cadavre et se retrouve ainsi poursuivi par deux hommes de main de don Efrem, persuadés d’avoir aperçu le fantôme de l’homme qu’ils venaient d’abattre. Ou peut-être a-t-il survécu ? Le Patron ne peut se permettre ce genre d’approximations, le problème doit être réglé au plus vite, d’autant que lui-même a d’autres préoccupations bien plus importantes en ce moment : séduire l’inaccessible Lorena. Elle est cultivée, délicate, il va devoir mettre toutes les chances de son côté. En prenant des cours de culture générale par exemple. À Villeradieuse, on est prêt à tout pour plaire – découvrir les règles du savoir-vivre et même dépouiller les morts.
Fresque drolatique et effrénée, Le mort était trop grand aborde le sujet de l’extrême violence des narcotrafiquants colombiens à travers le prisme de la comédie. Luis Miguel Rivas, avec son incontestable talent de conteur, se révèle ici maître de l’humour noir.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Amandine Py.

L’île introuvable

***Rentrée littéraire 2019 #3***

Par Jean Le Gall

ISBN: 9782221200223

Editions: Robert Laffont (22/08/2019)

Ma cote: 6/10

J’ai eu la chance de recevoir ce livre en version papier, avant même qu’il ne sorte en librairie. En effet, cette chronique a été réalisée dans le cadre des Explorateurs de la Rentrée 2019, organisation de Lecteurs.com et des maisons d’Editions. Merci pour leur confiance.

Ma chronique:

 « L’île introuvable », une surprise ! J’en termine la lecture, ferme le livre, le dépose sur la table. Je le regarde et me contemple : trempé, éclaboussé de la tête aux pieds par des évocations, des anecdotes, des critiques à l’égard d’écrivains et de leurs écrits. J’émerge d’un bain de littérature, à tout le moins d’une douche de critiques littéraires. Je ne m’y attendais pas ! Je laisse dégouliner, je respire, reprends souffle et je tâche de me faire une opinion. Qu’ai-je bien pu trouver à cette île introuvable ?

La fragrance qui colle à la peau, le musc qui imprègne mes doigts après avoir tourné chaque page de ce récit romanesque est un subtil mélange des traces laissées par des ‘huiles littéraires’ s’étant un jour crues essentielles : Balzac, Cohen, D’Ormesson, Dumas, Houellebecq, Hugo, Sulitzer,  pour ne citer qu’eux, de mémoire mais dans l’ordre alphabétique, et par un auteur original, Jean Le Gall, atypique dans le traitement de son sujet.

En effet, « L’île introuvable » est avant tout un roman littéraire. Un roman ‘genèse’ qui expose les affres et tourments d’un ‘écrivant’ rêvant de devenir écrivain et d’être publié, lu, encensé par les lèvres du tout Paris. Ce qui apporte de l’originalité dans le traitement du sujet, somme toute assez commun, c’est la prise pour cibles de toutes ces huiles dans le chef d’Olivier RAVANEC, anti-héros, auteur en quête d’imagination qui voudrait jouer dans la cour des grands et qui sue toute sa rancœur de ne pas l’être. Il n’a trouvé pour se sentir un peu moins mal que l’idée de prendre plaisir à déprécier tous les capitaines aux longs cours de la littérature qui ont jeté l’encre bien plus loin que lui. Ce roman est donc une histoire de jalousie !

Mais c’est aussi un roman d’amour et jalousie ! Une histoire teintée de passions confirmant l’adage : ‘l’amour commence à trois !’ Car Ravanec ancre sa vie dans un amour décalé pour Dominique  Bremmer, cadre des Editions Gallimard, alors que l’amour en date est un autre, celui qu’elle porte à Vincent Zaid. Tandis qu’elle excelle dans l’art de plaire et déplaire, toujours occupée à se montrer trop vraie sans jamais être vraiment de son temps, lui se vit tout à la fois criminel, mafieux, impresario de génie, noceur, amoureux transis, violent et assoiffé de vengeance.  Et, bien sûr, ce roman d’amour sera donc aussi un roman de jalousie qui ne sera pas que littéraire, et pourra virer à la vengeance.

Enfin, « L’île introuvable » est peut-être avant tout le roman de la désillusion.  Zaid, Bremmer et Ravanec n’ont jamais imaginé devoir s’adapter au temps d’après. Le monde leur appartenait, déjà ou en promesse ! Comme du sable, il a fui entre leurs doigts. Les certitudes d’hier sont devenues inadaptées, celle de demain pas encore inventées. Comment se sentir de nouveau appelé à vivre après avoir brûlé une jeunesse pensée éternelle? Vivre une telle métamorphose tiendrait du miracle… Mais, il en est, dit-on, capables de faire renaître des Phénix de leurs cendres… Mais là, silence ! Je ne dirai rien de plus à propos de l’histoire. A chacun de larguer les amarres, cap sur l’île…

Quant à l’écriture, j’ai aimé chez Jean Le Gall l’art de bâtir un roman qui se façonne à travers le temps, les époques, les priorités d’alors et les ambitions de toujours. Il utilise beaucoup, mais de  manière efficace, la mise sous tension d’idées proches dont la juxtaposition inattendue fixe le cadre, les personnages, leurs idées. Ex : « Dans les campagnes, les coqs se répondent. En ville ce sont les voitures. » ou « Je veux faire un roman romanesque ou le sujet serait la littérature. […] ou tout ce qui est proscrit dans les recettes habituelles serait autorisés : l’humour, la digression, le commentaire du commentaire, le mélange des genres […] et même la politique. Un roman total, totalement emmêlé. »

Incontestablement, il a le sens de la formule  et bien qu’il fasse dire à Ravanec : « C’est curieux: mes idées semblent appartenir à tous et mes sentiments ne tenir qu’à moi », le lecteur se prendra plus d’une fois à partager les sentiments des personnages sans nécessairement faire siennes leurs idées.

A travers son écriture, Jean Le Gall lève le voile sur la vie de tout écrivain en butte avec ses points de vue, d’interrogation ou d’exclamation qui assènent des vérités aussi irréfutables que les contrevérités qui leur donnent corps. Le roman touche alors à plus grand, plus large que lui, le roman  se fait invitation !

Permettre au lecteur de croire l’histoire, d’accepter le romanesque de cette île qui concentre des personnages pleins de curiosités ! Et tant pis si l’on perd parfois le fil du récit, noyé de digressions telle la représentation du système planétaire des grands noms de la littérature (digressif mais superbe travail, repris aux pages 242-243). L’auteur se connait amateur de ces chemins de traverse, de digressions. L’auteur s’oblige à ponctuer son récit d’une voix off rassurante : ‘On se rappellera que Ravanec…’   Et, surfant sur ces ruptures de rythme, le lecteur pourra méditer sur le fait que toujours, face au temps qui passe, les modes se façonnent, s’estompent et s’effacent. Au-delà ou à cause de cette « île introuvable », le lecteur prendra davantage conscience de ce temps qui passe.

Puisse-t-il avoir envie de reprendre en main le sien et de s’immerger, une fois encore, dans ce que les écrivains ont à nous conter. 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Il faut rappeler comme une loi que la vie n’est jamais pareille à la littérature et, surtout, que c’est une folie de vouloir remplir sa vie de littérature. Puisse ce livre ou un autre, mais plutôt ce livre, démontrer l’inverse. » Olivier Ravanec.
Au-dessus d’une petite île de la Méditerranée, un hélicoptère survole un château en flammes. À son bord, un « enquêteur d’assurances » lancé sur la piste d’un écrivain passé de mode et néanmoins recherché : Olivier Ravanec. Sa disparition est d’autant plus troublante qu’elle survient quelques mois à peine après celle de sa compagne, l’éditrice Dominique Bremmer. « Une histoire d’amour, avait dit un jour Ravanec, c’est trois personnes minimum. » Songeait-il en particulier à ce roi déchu de la nuit parisienne, dont Dominique avait été longtemps éprise ? Lui s’appelle Vincent Zaid ; son intelligence est aussi vraie que dépourvue du moindre esprit, et si sa fortune lui a donné beaucoup d’amis, sa condamnation pour meurtres les a fait disparaître. Ravanec, Bremmer, Zaid : trois créatures venues d’un prétendu âge d’or – les années 80 – et qui n’ont pas retrouvé leur place dans le « monde d’après », attiédi et salement hygiéniste.
Ici commence le roman, le vrai, celui qui déborde, celui de la vengeance, où l’on verra justement qu’une passion pour le romanesque peut vous offrir toutes ces aventures et mésaventures qu’on appelle, par commodité, « un destin ».

Le grand royaume des ombres

***Rentrée littéraire 2019 #4***

Par Arno Geiger

ISBN: 978 2072787726

Editions Gallimard (29/08/2019)

Ma cote: 8/10

J’ai eu la chance de découvrir ce livre, avant sa sortie en librairie, dans le cadre des Explorateurs de la rentrée 2019, découverte organisée par Lecteurs.com

Ma chronique:

Un sujet sensible soutenu par un vocabulaire à la hauteur.  Quand je me plonge dans un livre, je souligne, annote les marges, sème ci et là des symboles cabalistiques repérant mes étonnements, le renforcement de mes convictions, les interrogations suscitées par le roman ou le besoin de recours au dictionnaire. « Le grand Royaume des ombres » terminé, je m’interroge : Quel est le message de Arno Geiger ? Ecrit à l’origine en langue allemande (Autriche), ce livre a été traduit en français par Olivier Le Lay. Cette transposition utilise un niveau de vocabulaire élevé, riche en nuances, subtil et utilisé à bon escient. Ce n’est, en effet, pas tous les jours que je découvre dans mes lectures des termes tels calembredaines , clabauder, quémander, riboulant, arpions, calame, affidavit et d’autres encore. De quoi réjouir le lecteur que je suis, amoureux d’un vocabulaire large et nuancé. Heureux aussi d’avoir dû, parfois, retourner au dictionnaire pour affiner et élargir ma palette lexicale.

Le titre, un silence feutré qui me parle. Même si je me situe en dehors des personnages du roman, je le sens, j’y ai ma place. Pourquoi ce titre ? Qui, que sont ces ombres ? En quoi fondent-elles un grand royaume ? Un titre n’est jamais innocent, au pire il n’est que commercial mais ici, l’humeur même des prises de paroles des personnages plonge le lecteur dans une réalité, une vision du monde, de l’humain et de l’inhumain qui annule toute idée d’un simple étiquetage marketing de l’édition.

La jaquette, elle aussi désarçonne.  Un aplat noir,  troué par une fenêtre ouverte sur une nature restée nourricière, des montagnes, symbole probable de frontières, de fermetures, d’obstacles alors que la neige en recouvre les sommets semblant rendre toute élévation, toute échappée impossible, d’autant que le ciel  est plombé par un bombardier qui laisse peu d’espace au besoin d’air libre. Mais le ciel, malgré quelques nuages, reste bleu et confirme le cycle des saisons autorisant l’espoir d’un temps de renouveau, de dépassement, de renaissance.

Je reçois toutes ces informations en clair. Même dans un cadre morbide, Arno Geiger réaffirme la possibilité de se focaliser sur la timide lumière de l’espoir, ce dernier, partagé, pouvant atteindre la vertu et se nommer alors Espérance.

Dans ce roman, on trouve des hommes et des girouettes. Des Hommes (hommes et femmes) battus, exploités, niés mais qui gardent la dignité des gens debout alors qu’en face, on pointe des arrivistes, profiteurs, parvenus par intérêt, lâcheté et couardises. Ils ne sont que coquilles vides… mais emplis du pouvoir de nuire et de ruminer des vengeances d’autant plus dures qu’ils se sentent de plus en plus menacés.

Une invitation à réfléchir. Le lecteur ne peut que se demander dans quel camp il se laisserait happer, par conviction, par dépit, par faiblesse ou par peur et envie première de sauver sa peau ? Veit Kolbe, le héros de ce roman le répète plus d’une fois. Alors qu’il n’est plus en accord avec les vues suprématistes de ses donneurs d’ordre, il ne peut oublier qu’il a lui-même, sur le front russe, fait preuve de violence, de cruauté tragique et injuste. Il ne peut donc et ne pourra jamais nier que ce fut aussi sa guerre. Et son agir ne peut s’oublier derrière une boîte de sardines distribuée une seule fois aux juifs marchant en colonne vers la mort. Ce ‘cadeau’ qui ne sera jamais fait qu’une seule  fois par bien des motards de la Waffen-SS ne réparera en rien les atrocités commises. Mais il permettra au ‘généreux donneur fourbe’ de le raconter des centaines de fois pour se dédouaner des atrocités commises et laisser croire qu’il avait en lui une once d’humanité.

« Le grand royaume des ombres » est un roman de choix. Veit Kolbe devra choisir entre la bassesse dont il a fait preuve au sein de la guerre qu’il a menée, avec ses atrocités, ses négations de toute humanité, la faiblesse d’avoir suivi le mouvement sans trop s’inquiéter des valeurs qu’il véhiculait et la droiture qui lui commande, même instinctivement, de s’en affranchir en stoppant sa participation active à l’exécution des ordres reçus, de choisir son camp, d’aider Margot et son bébé ou le Brésilien, frère de sa logeuse mais aux antipodes de choix politiques de cette dernière et de son mari collabo. Et le moindre de ses combats ne sera certes pas celui à mener contre les visions théoriques des vertus de cette grande et belle guerre que son père veut lui inculquer… jusqu’où devra-t-il composer avec son oncle, trouillard, profiteur, planqué dans le camp de la force officielle mais illégitime ?

J’ai aimé ce livre construit sur des échanges épistolaires, des nouvelles banales qui disent ce dont on peut parler tout en laissant entendre des jugements éthiques à propos des choix posés par les uns ou les autres. Et si ce livre, à aucun moment, ne se présente comme une thèse structurée, implacable qui assène ce qui est bon, vrai et uniquement digne d’être pensé, il montre combien, même au fond du fond, au plus noir d’une époque que personne ne voudrait vivre ou revivre, le regard posé sur le monde peut repérer celui qui a besoin d’aide, de soutien.

« Le grand royaume des ombres » trouve son plein sens dans cette lueur d’espoir qui n’éclabousse pas tout d’une luminosité éblouissante, évidente. L’éclairage subtil de l’espoir et de l’entraide permet seulement de distinguer des zones d’ombre et d’autres de lumière, des promesses de possibles jours meilleurs. C’est cette fragilité même d’un espoir du lendemain qui rend le livre crédible.

Oui, il est encore possible de lever les yeux vers un envol d’oiseaux, d’écouter le chant du vent, l’appel à aimer et aider ceux qui vivent autour de nous.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Au mitan de la Seconde Guerre mondiale, dans l’ombre du Drachenwand, cette paroi rocheuse qui surplombe le lac autrichien de Mondsee, le jeune soldat viennois Veit Kolbe goûte quelques mois de convalescence. À l’abri de ce paysage alpin qui lui ferait presque oublier les combats, il couche dans son journal ce que lui inspire le monde qui l’entoure, et relate également son amitié naissante avec sa voisine Margot.
Mais la menace rôde comme une ombre et peut s’abattre de la façon la moins attendue.
Follement éprise de son cousin Kurt, la jeune Nanni Schaller, qui séjourne au camp pour jeunes filles évacuées installé au bord du lac, disparaît soudainement. De son côté, Oskar Meyer doit fuir Vienne avec sa famille pour échapper aux persécutions qui s’abattent sur les Juifs.
Tissant ensemble les voix et les correspondances de ces quelques personnages, Arno Geiger donne à entendre les échos de leur quotidien à mesure que la défaite approche et propose ici un roman à la fois sensible et épique, intimiste et historique. Sous la forme d’une mosaïque qui permet d’approcher les destins les plus divers, il brosse le vaste portrait d’une société sur le point de vaciller, et montre comment, malgré le caractère terrible des événements, une certaine douceur peut poindre.

Sainte Rita

***Rentrée littéraire 2019 #5***

de Tommy Wieringa

ISBN: 978 2234085934 

Editions: STOCK

Traduction du néerlandais: Isabelle Rosselin

Ma cote: 9/10

Livre lu dans le cadre des explorateurs de la rentrée littéraire lecteur.com https://www.lecteurs.com/livre/sainte-rita/5324167

Ma chronique :

Sainte Rita, de Tommy Wieringa, se présente comme une chronique villageoise, un roman d’amitié et de filiation. Or, dès les premières pages, je découvre que la vie se traîne à Fagne-Sainte-Marie, petit village en perdition dans l’est de la hollande.  L’amitié  entre Paul et Hedwiges a le relent d’une camaraderie de gosses depuis toujours laissés pour compte par les copains d’alors. Celle, mal entretenue, entre Paul et Rita est codifiée par le bordel qui emploie cette dernière et la filiation qui unit Paul et son père Aloïs est le reliquat du naufrage familial consécutif au départ de la mère avec un russe tombé du ciel avec son avion en plein champs de maïs !  Non, vraiment, pas de quoi bondir de joie, tomber en addiction livresque ou chercher à s’identifier à tel ou tel personnage.

Il me faut donc chercher à mieux comprendre, à deviner l’intention de l’auteur ou, à défaut, me laisser interpeller par les questions que soulève ma propre lecture…

Je poursuis donc cette entrée dans l’intimité de Paul et, bonne surprise, je découvre chez Tommy Wieringa une écriture en trompe-l’œil.  Si on amalgame tout ce qui est dit sur le passé de la région et son présent, la vie communautaire d’antan et le déclin actuel des affaires, l’installation au village d’une économie chinoise sans intégration réelle de la communauté asiatique, l’exode rurale et le fossé qui se creuse entre ceux qui s’efforcent d’avoir une longueur d’avance sur leur temps et ceux qui n’arrivent pas à le rattraper, ce n’est pas l’image d’un bled de l’est hollandais que l’on perçoit, c’est une métaphore  notre vieille Europe. C’est elle qui se délite ici alors qu’elle se revendique être à la pointe ailleurs. Fagne-Sainte-Marie est l’image d’un monde fatigué dans lequel les uns se perdent tandis que d’autres, opportunistes s’y retrouvent.

Et  comme dans toutes les communautés restreintes mais divisées, les moteurs relationnels sont la méfiance, les rancœurs, la jalousie, l’étalement de la puissance et le marquage des uns par les autres. Et, dans la mouvance de ces villages comme du monde, il y a toujours les esseulés, repliés sur eux, ne sachant pas trop comment se situer, bourrés de rêves mais sans l’énergie nécessaire pour les transformer en projets.  Ils subissent, acceptant finalement tout jusqu’au jour où ils exploseront devant trop d’injustices ou de mépris à leur égard.  Alors, ils tueront ou se feront tuer !

Au cœur de ce village, de ce monde, Paul a observé son père ayant connu une longue époque de rude vie campagnarde. Un temps où le temps ne semblait pas prendre une ride, où l’église rassemblait ses ouailles le dimanche tandis que le café lui faisait concurrence toute la semaine. Chaque hiver, il a connu sans les dominer, les canaux gelés et l’élégance de son père patineur. Il connait la récolte des pommes de terre, des navets et des choux à la sueur du front et des courbatures du travailleur. Et, sans en prendre vraiment conscience, Paul est pris, avec son village, dans une  grande chaîne de dominos cascades qui tombent sous l’effet de la contagion du rêve d’une vie  loin des labeurs et des labours, d’une vie tout confort où l’argent n’est plus le fruit d’un travail mais le moyen de ne plus devoir travailler. La modernité est passée par là. Pas loin en tous cas et elle a creusé un fossé inconcevable dans ce plat pays qu’est la Hollande, fossé dont il ne sortira jamais ! Il y a maintenant ceux qui vivent ailleurs, qui fuient la lourdeur des boues qui collent aux sabots et ceux qui, restés, exploitent les quelques niais comme lui qui n’ont rien compris aux trafics en tous genres : drogue, sexe, magouilles et fanfaronnades de comptoirs. Ce désert économique de l’Est hollandais, ce bled perdu au cœur même du Continent, c’est la plaie d’une Europe fatiguée, d’un cancer économique qui la vide de son sang et de son sens. Les chinois s’installent chez nous et nous exploitent, le curé est importé du Brésil et ne sauve plus les âmes, la drogue circule mieux que les ambulances et  le sexe ne se partage plus, il se vend et remplit le réservoir de la voiture rouge au cheval cabré du mafieux local.

Tommy Wieringa décrit notre vieille Europe et ses dysfonctionnements, avec, au cœur du récit, ceux qui n’ont rien vu venir, ou n’ont pas pu faire face et qui se retrouvent en perdition face à l’accélération sans borne du changement. Comment trouver une place ?

L’histoire de Paul, de Hedwiges, de Rita et des autres se laisse lire d’autant que l’auteur y développe un humour subtil, avec un sens de la formule et du raccourci qui font sourire. Une belle manière d’aborder cette tranche d’histoire relative au changement, au temps qui passe alors que nous restons… Mais, ce n’est pas le plus intéressant à mes yeux. En effet, comment ne pas être sensible à ce regard de l’auteur sur la solitude de nos vieux, le manque d’aide apportée aux aidants, les blessures que la vie impose à tous ceux qui n’ont pas réussi à vivre selon le modèle consensuel qu’ils n’arrivent ni à identifier, ni à comprendre, encore moins à endosser ?

Si le lecteur accepte de ne plus attendre d’un auteur qu’il lui coupe le souffle à chaque page, qu’il le précipite dans une tension extrême et qu’il l’amène, sous addiction, à une fin inédite, toujours angoissante, inventive, sordide, apocalyptique, bref, une fin digne d’un thriller, ce roman peut ouvrir un espace de réflexion sur les modes de vie qui structurent notre quotidien et qui interpellent Sainte Rita à propos de l’aide qu’elle pourrait apporter à la cause désespérée de notre petit monde d’aujourd’hui !

Ce qu’en dit l’éditeur:

En ce mois d’août 1975, un événement majeur vient troubler la quiétude du village néerlandais de Fagne-Sainte-Marie : un avion s’est écrasé dans le champ de maïs d’Aloïs Krüzen. À son bord, un Russe grièvement blessé. Aloïs s’empresse de le secourir, bouleversant sans le savoir le cours de sa vie et celle de Paul, son fils de huit ans.
Quarante ans plus tard, si le temps semble s’être arrêté dans la vieille ferme des Krüzen, le monde extérieur, lui, ne cesse de changer. Paul partage son quotidien entre son magasin de curiosités militaires, son meilleur ami Hedwiges et Rita, charmante prostituée thaïlandaise. Mais le jour où Hedwiges se fait voler ses économies, l’équilibre est rompu…

Chronique villageoise, roman d’amitié et de filiation, Sainte Rita est une ode à ces hommes ordinaires qui cherchent leur place dans un monde en perpétuel changement.