Un peu, beaucoup, à la folie

de Liane Moriarty

ISBN: 9782253259732

Traduction de l’anglais (Australie): Sabine Porte

Ma cote: 2/10

Ma chronique:

Un peu, beaucoup, à la folie …

Avec ce troisième roman traduit en français, Liane Moriarty, nous plombe des heures de lectures. « Un peu, beaucoup, à la folie » se révèle  être un paquet de 600 pages ou tout et rien n’est dit en temps opportun.

Je m’explique. M’inviter à ouvrir un roman pour y découvrir ce qui a bien pu se passer le jour du barbecue doit être l’occasion de me présenter des faits et des personnages qui ont du corps et qui font que ce BBQ  entre voisins sensés se connaître, s’apprécier et s’aimer est un temps unique, un pivot pour l’existence.

Or, ici, le lecteur se traîne durant des centaines de pages à distiller des redondances aussi inutiles qu’encombrantes. Cette absence d’un vrai nouveau roman, d’une vraie nouvelle et autre histoire relève d’un machiavélisme éditorial malsain. Pondre des pages et des pages et emprisonner le lecteur dans une addiction qui mise sur sa fierté. Comment pourrait-il, sans perdre la face, abandonner ce trop-plein de rien alors qu’il lui a déjà consacré tellement d’heure de lecture à y chercher une ébauche de consistance?

Si ce manque d’un réel contenu ne relève pas de ce mercantilisme rédactionnel, alors c’est qu’il traduit cet autre mécanisme bien connu qui fait que quand on veut cacher qu’on n’a rien à dire, la solution est de proliférer en mots et phrases vides ou, pire, reprises à des opus antérieurs. Diarrhée de mots pour constipation d’idées!

C’est la très nette impression que j’ai eue. J’avais aimé découvrir, dans « Secret du mari » et « Petits secrets, grands mensonges », une fraîcheur, une inventivité dans la manière de décrire les banalités mesquines du genre humain, je n’ai retrouvé, cette fois-ci, que la banalité des relations entre les trois couples voisins. Plus de fraîcheur, plus d’inventivité, plus d’éclat nouveau dans le regard de l’autrice. Ce « Un peu, beaucoup, à la folie » est, me semble-t-il, quasi superposable à « Petits secrets et grands mensonges ». On y trouve les mêmes archétypes de personnages, cette fois situés en banlieue middle class autour d’un BBQ se prétendant accueillant. A griller, une brochette de couples où les femmes sont des vraies fausses amies rivales et complices et où les hommes sont les boules miroirs réfléchissant les étincelles qui jaillissent du feu de ces amitiés chaleureuses, destructrices, recherchées ou contrariées. Chacun y a sa part d’ombre, ses petits secrets et mensonges… Rien de bien neuf sous la plume de Moriarty!

J’aurais tant aimé qu’elle arrive à me convaincre en racontant la même histoire en 300 pages, max! Plutôt que d’être un alambic distillant du goutte à goutte au fil des heures, qu’elle soit la caricaturiste capable de faire surgir le coeur, le moteur et l’âme du livre en quelques coups de plume seulement!

J’attendais un surgissement, un jaillissement d’idées nouvelles, je me suis ennuyé à perdre mon temps dans un fatras de détails, de redites, de distracteurs inutiles. Mon esprit s’est envolé et s’est porté ailleurs. Mon coeur aussi.

La comptine est donc allée jusqu’au bout: Je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie… PAS DU TOUT! 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Trois couples épanouis. De charmants enfants. Une amitié solide. Et un barbecue entre voisins par un beau dimanche ensoleillé : tous les ingrédients sont réunis pour passer un bon moment. Alors, pourquoi, deux mois plus tard, les invités ne cessent-ils de se répéter : « si seulement nous n’y étions pas allés » ?

Après le succès du Secret du mari, traduit dans 55 pays, et de Petits secrets, grands mensonges, adapté par HBO, Liane Moriarty continue de dévoiler la noirceur qui rôde sous les vies ordinaires et nous plonge au coeur des redoutables petits mensonges et des inavouables secrets de l’âme humaine… Fin, décapant, et jubilatoire.

Le pays des oubliés

Par Michael Farris Smith

Traduit par Fabrice Pointeau

ISBN : 9782355846458

Ma cote : 7/10

Ma chronique :

J’ai suivi Michaël Farris Smith sur base de la confiance gagnée par cet auteur lors de ma lecture de « Nulle part sur la terre ». J’ai retrouvé cette écriture simple qui rend le livre très accessible. Les phrases sont en générales courtes et d’une structure grammaticale de base. Lorsqu’elles s’allongent, c’est au prix d’une utilisation, parfois répétée, de la conjonction de coordination ‘et’ … Curieusement, cette technique m’avait heurtée lors de la découverte de « Nulle part sur la terre ».  Ce choix de l’auteur me paraît cette fois plus acceptable. Je m’habitue ? Ou je réalise que cette manière d’écrire permet de faire coller le phrasé lu aux personnages rudes, entiers, peu instruits, qualificatifs qui ne sont pas synonymes de brutes, grossiers ou simplets. Loin de là.

Les personnages de Michaël Farris Smith sont des êtres oubliés du fin fond de l’Amérique, des hommes et des femmes aux caractères entiers, aux vies complexes, aux passés troubles, aux présents nébuleux, aux futurs précaires. Et tous, ils avancent sur leurs chemins au milieu de nulle part avec des repères internes cachés, des mobiles étonnants, dramatiques, plus souvent malveillants que bienveillants, semble-t-il. Pourtant, l’auteur ne les juge jamais. Il nous donne d’en prendre connaissance… conscience, peut-être.  

En lisant les pérégrinations de ces paumés de l’existence, de ces combattants à la recherche d’un à-venir meilleur, j’ai plus d’une fois pensé à l’ambiance de Bagdad café, film datant déjà mais dont la musique envoutante m’est restée dans l’oreille. En plus sordide ici, plus en survie, les héros de Michaël Farris Smith font aussi preuve de résilience et, même hors-la-loi, ils tâchent de vivre selon des codes d’honneur qui en valent bien d’autres que nous voyons se développer dans notre société de nantis. Volonté de terminer ce qui est entamé, de garder ou retrouver une fidélité pour ceux qui, un jour, ont tendu une main, dit une parole, offert un silence compréhensif. Même perdu, écrasé,  apparemment battu, garder sa dignité et se relever, tomber encore peut-être, mais vouloir encore se relever, vivre debout !

L’histoire, le cadre, les déchéances mises en exergues font de ce pays des oubliés un roman dur, triste, violent. L’auteur ne fait pas (trop) de concessions à des entourloupes permettant de finir par l’affirmation ‘Et ils vécurent heureux… » Il y a des artifices d’auteur permettant au scénario de tenir sa courbe, atteindre son paroxysme et redescendre vers une fin ouverte, bien sûr. Tout doit tenir en 250 pages.

Et le lecteur se rend vite compte que ce n’est pas tant l’histoire, la romance de ce road movie qui compte. Bien plus intéressant est la piqûre de rappel nous invitant à ne pas oublier qu’au pays de l’oncle Trump, il n’y a pas que des buildings en or et des coffres remplis de richesses, d’aisance et de certitudes à tweeter. M.F. Smith se fait le chantre des exclus, des sans voix, des oubliés d’une Amérique de plus en plus violente et méprisable. En assurant la traduction et la publication en français, les éditions Sonatine nous invite à réaliser que la misère de ceux-là est malheureusement transposable et déjà, pour large partie, transférée dans notre vieille Europe.

Un roman qui invite donc à réfléchir sans trop vite juger. Une réussite !

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le corps cassé par une vie de combats, ravagé par de multiples addictions, Jack ne se sent plus la force d’avancer. Par amour pour Maryann, sa mère adoptive, qu’il refuse de décevoir encore une fois, il va malgré tout devoir livrer son ultime combat, aux conséquences incertaines.

Après « Nulle part sur la terre », Michael Farris Smith s’impose comme la voix des exclus, des survivants, des combattants, aussi, d’une Amérique violente et misérable. Si le portrait est noir, l’écriture est d’une poésie rare, et le lecteur ne peut lâcher ce livre, qui oscille peu à peu de l’ombre vers la lumière. 

Sérotonine

Par Michel Houellebecq

ISBN : 2081471752 

Edition: Flammarion (04/01/2019)

Ma cote: 3 / 10

Ma chronique:

Sérotonine, un livre inutile qui vient grossir les mers tourmentées par toutes les désespérances du monde et surtout celles de son auteur qui doit cependant se réjouir du succès phénoménal des ventes en librairie. Florent-Claude, le héros tapi sous la plume de l’auteur ne se cache pas. Il s’expose et explose à toutes les pages, porte-paroles de son géniteur et se confondant avec lui, grand inquisiteur de la détresse humaine se cachant derrière l’attribut prédominant de la pensée houellebecquienne.  Michel Houellebecq, en effet, a déjà maintes fois prouvé qu’il ne pouvait écrire sans référence à ce qui, selon lui, domine et pourrit le Monde, le sien en tous cas. Lire ce nouvel Houellebecq pour replonger dans les mêmes obsessions relève donc bien de l’inutilité de la chose.

Sérotonine tire son titre d’une hormone régulatrice de l’humeur. A ce propos, je souligne que mon humeur est effectivement restée invariable de la première à la trois cent quarante sixième page : habitée d’une furieuse envie de fermer définitivement cette fenêtre prétendument ouverte sur la réalité exclusive et stérile du monde selon Houellebecq.

Malgré une lecture appliquée, je n’ai ressenti chez cet auteur aucune vibration porteuse d’un espoir humaniste. Je reconnais donc et décerne le prix de l’efficience liberticide des lobbies  de la publication littéraire. Avec un art consommé de la manipulation d’idées, ils ont tout fait pour forger, façonner et formater les avis et critiques que devaient avoir les lecteurs lambda dont je fais partie.

Mais, je me suis accroché. J’ai tenté de rester moi-même, explorateur et chercheur d’humanité. Je n’ai pu découvrir qu’un opus d’une platitude indicible dans le choix du vocabulaire retenu et d’une disette phénoménale dans l’apport d’idées vivifiantes. Pourtant, bon nombre de ses chroniqueurs ont tenté d’assigner à l’écrivain le statut de philosophe visionnaire qui aurait tout compris du malaise social et de la disparition inéluctable de toute solidarité en ce bas monde… Raté ! Les femmes n’y sont que des chattes ; les hommes, des pénis avachis en devenir ; les étrangers, tout spécialement les retraités , n’ont d’autres buts que de tendre des carrés de tissu où se posent leurs quettes sans tonus ou leurs fesses et seins de naturistes isolés dans leur monde clos dont la temporalité s’est arrêtée aux ‘septante’ non glorieuses.

L’auteur est à ce point provocateur qu’il prendra plaisir à mépriser tous ceux qui apparaissent dans son viseur : les hollandais qui ne peuvent prétendre au statut de peuple puisqu’ils ne sont que conquérants, les anglais qui sont aussi racistes que les japonais ou encore, sa consœur de plume chez Flammarion lorsqu’il s’affirme lecteur de Christine Angeot… du moins des cinq dernières pages!  

Après deux cents pages de compilation des échecs professionnels ou amoureux, Michel Houellebecq donne à son héros de se souvenir du seul ami mâle de son univers. L’occasion d’évoquer le malaise des agriculteurs et leur occupation musclée des autoroutes avec du charrois agricole. La possibilité aussi de transformer ce noble agro-châtelain en martyr suicidé au cœur des provocations entre police, politiques et futurs gilets-jaunes. Une évocation haute en couleur, saupoudrée d’ornithologie, de zoophilie, de pédophilie, de sexe, de drogue, d’armes à feu ou encore de mariage arrangeable rappelant que le bonheur est dans le pré… le tout avec un manque total d’analyse quelque peu approfondie et d’espérance pour une mise en place d’une solution durable.

Le lecteur que je suis, volontairement jusqu’au boutiste, s’est replongé dans les eaux troubles des amours ratées du héros, de sa dépendance aux ravages d’un monde inhospitalier, d’une pseudo quête d’équilibre entre une humeur à vivre et une libido à servir. Rien que de l’égocentrisme exacerbé, jusqu’aux toutes dernières pages qui ouvrent un petit espoir pour une place à laisser aux autres…

Effectivement, dernière page, changement de ton. « Dieu s’occupe de nous […] il nous donne des directives très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.   Et je comprends aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ?  Il semblerait que oui. »

Belle dernière envolée ? Rêve, hallucination ? Peut-être ! Il reste que ce livre m’a fortement déplu. Et c’est peu dire !  Aurais-je dû prétendre avoir lu Sérotonine de Houellebecq … en me contentant de la dernière demi-page !  Probablement …peut-être !

Ce qu’en dit l’Editeur:

« Mes croyances sont limitées, mais elles sont violentes. Je crois à la possibilité du royaume restreint. Je crois à l’amour » écrivait récemment Michel Houellebecq. Le narrateur de Sérotonine approuverait sans réserve. Son récit traverse une France qui piétine ses traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. Il raconte sa vie d’ingénieur agronome, son amitié pour un aristocrate agriculteur (un inoubliable personnage de roman, son double inversé), l’échec des idéaux de leur jeunesse, l’espoir peut-être insensé de retrouver une femme perdue. Ce roman sur les ravages d’un monde sans bonté, sans solidarité, aux mutations devenues incontrôlables, est aussi un roman sur le remords et le regret.

Le garçon sauvage

de Paolo COGNETTI

  • Date de parution : 17/08/2017
  • Editeur : 10/18
  • EAN : 9782264070081
  • Traduction: Anita Rochedy pour les éditions Zoé

Ma cote: 6 / 10

Ma chronique:

‘ai lu « Le garçon sauvage », signé Paolo COGNETTI, attiré par la couverture qui, dans la version lue était plus belle que celle reprise ici. C’est la photo d’une baïta, au coeur d’un alpage. C’est par ce type de chalet, de logement que j’ai été attiré. Il me rappelait plusieurs séjours en Val d’Aoste.

Je ne mentionnerai pas ce livre comme étant un carnet de voyage ou de montagne, c’est davantage, à mes yeux, un carnet de notes éparses, un carnet d’écriture, d’exercisation à l’écriture. Paolo Cognetti , l’auteur-héros a 30 ans. Il stagne en écriture, suffoque à Milan et a besoin de se ressourcer. Pour ce faire, pas d’autre lieu que sa chère montagne du Val d’Aoste où il a passé tant d’étés à courir les chemins, à respirer les senteurs de la nature et noyer son regard dans la splendeur des paysages. Plus que tout, peut-être, Paolo a besoin de solitude. Un temps à prendre pour lui, se laisser gagner, regagner par les surprises d’une course en montagne, d’une lecture ou relecture d’un roman et des pensées subtiles qui y dorment. Loin de tous, il pourra se réconcilie avec le monde et avec lui. 

Ce bref roman s’éloigne volontairement de l’agitation des grandes villes, des échéances à respecter et du regard d’autrui qui pèse comme un couvercle sur l’imagination.
J’ai moyennement apprécié ce récit. J’y ai retrouvé l’ambiance des baitas, ces petites maisons d’alpage où le quotidien ne s’enracine pas dans le béton de nos villes. J’y ai retrouvé ces montagnes du Val d’Aoste où j’ai, moi aussi, passé des temps de vacances et de plaisirs partagés. Mais je n’ai guère cru à toutes les lectures évoquées qui m’ont semblé trop bien disposées dans le récit pour ne pas être le fruit d’une construction plus intellectuelle que ressentie. 

La découpe en petits chapitres pousse le lecteur à voyager dans ce récit en sauts de puce. Et, s’ils ne fatiguent jamais, vu leur brièveté, ils ne permettent pas de décoller vers des rêves et des digressions intérieures que pourrait appeler l’usage de nombreuses citations dues à la plume de Henri David Thoreau, par exemple. 
Le garçon sauvage s’est révélé être un moment de détente, une pause rappelant quelques beaux souvenirs de vacances et une gentille réflexion, sans plus, sur la gestion de l’inspiration en écriture.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le Garçon sauvage commence sur un hiver particulier : Paolo Cognetti, 30 ans, étouffe dans sa vie milanaise et ne parvient plus à écrire. Pour retrouver de l’air, il part vivre un été dans le Val d’Aoste. Là, il parcourt les sommets, suspendu entre l’enfance et l’âge adulte, renouant avec la liberté et l’inspiration. Il plonge au cœur de la vie sauvage qui peuple encore la montagne, découvre l’isolement des sommets, avant d’entamer sa désalpe, réconcilié avec l’existence. Néanmoins, ce séjour initiatique ne parvient pas à l’affranchir totalement du genre humain : « je pourrais me libérer de tout, sauf de la solitude. »

Le huitième soir

Par Arnaud De La Grange

ISBN: 9782072825675

Edition: Gallimard

Ma cote: 10 / 10

« Pause page 100 »:

Au terme du quatrième soir (le livre en conte 8), je m’interroge. Qu’est-ce qui me donne envie de poursuivre ma lecture? Sans hésitation, c’est l’approche universelle de ce roman. La réflexion à propos de l’homme blessé, des moteurs de sa résilience. Comment un homme peut-il prétendre chercher un sens à sa vie en faisant la guerre ? Arnaud De La Grange donne la parole aux engagés dans la boue, la souffrance et la mort. Mais, à travers cela, il donne la parole à la vie, la fraternité et au sens profond des paroles et des silences partagés par la fratrie du feu. Au cœur d’un monde qui se disloque, défaussé d’humanité, l’auteur nous propose une pensée bien loin du manichéisme de nos classifications habituelles. Quelle magnifique piste à suivre…

Ma chronique :

« Le huitième soir », un livre d’une lucidité à gifler les bonnes consciences légitimant les guerres absurdes, les guerres d’intérêts et de négation de ce que peut être l’Homme. Là où certains oublient que notre vieille Europe a autant pillé qu’apporté aux colonies, Arnaud De La Grange refuse les faux portraits. Être Français et combattre en Indochine ne relève ni d’un égarement, ni d’une déviance morbide, encore moins d’un héroïsme qui serait déplacé.

A l’entame du récit, le narrateur, jeune officier parachutiste écrit sur des feuillets boueux. Au fond du  trou, sous une voûte de mitrailles, il n’a plus que le temps d’être vrai. S’il se fout de la France, dira-t-il, c’est parce que la France se fout d’eux. Lâchés par leur patrie, ils sont renvoyés à eux-mêmes au cœur de l’enfer ‘en plein accord unilatéral’ avec le haut commandement… Admirez la pirouette des chefs qui juxtaposent un plein accord à l’unilatéral ! Dans de telles conditions, les hommes de la troupe n’ont plus que leur honneur à préserver. Frères dans le sang,  leurs seules richesses sont la solidarité et le respect mutuel qu’ils partagent entre compagnons.  

Le décor de ce roman est le choc infernal de la bataille de Diem Bien Phu alors que l’Indochine échappe au contrôle français qui n’en accepte pas l’idée. Mais, il ne faut pas s’y tromper, le lieu, le temps et les protagonistes ont finalement peu d’importance. Avec ce livre, Arnaud De La Grange dresse une évocation apocalyptique  de l’absurdité de tous les combats, coloniaux ou pas, qui ne trouvent leur un sens profond, digne de l’Homme, que dans l’abnégation, la solidarité et le jusqu’au boutisme des petits, des sans grades oubliés, des méprisés tenus pour jetons de négociation par les politiques, les diplomates de salon et les rangées de médailles des QG militaires éloignés du terrain. Tous,  beaux parleurs mais personnages sans consistance, tous avides de pouvoir mais démunis de tout courage.

L’auteur montre, démontre devrais-je dire, la fracture qui existe entre ceux qui engagent les hostilités et ceux qui s’engagent au combat. Entre ceux qui, du haut de leur France saturée de certitudes jugent les autres orgueilleux, égarés, fous ou étranges, voire étrangers ! Et Dieu sait que ‘Il y a beaucoup d’endroits au monde où on n’aime pas les étrangers !’ dira le narrateur. Ce sont pourtant ces morts en sursis qui seuls sont des hommes. Leurs juges n’en sont que des copies.  

A suivre ce ‘ gigantesque labour qui disperse la terre et les êtres’, on peut comprendre que l’envie d’anéantir ceux d’en face puisse coexister avec le respect mutuel qui peut naître entre combattants, engagés dans une même lutte, partageant, quelque que soit leur bord, la folle envie d’être survivant au petit matin qui se fait attendre. J’ai reçu la dernière phrase du roman comme une parfaite illustration de l’ouverture à la réalité et à l’acceptation de la partition qui place la ligne de démarcation entre les combattants, tous du même sang quel que soit le camp et les décideurs, eux toujours loin de ces tranchées.

Avec une maîtrise extraordinaire de la description et une richesse de vocabulaire qui cependant reste à la portée de tous les lecteurs, Arnaud De La Grange donne vie à ces âpres combats, aux éclatements de terre, de boue, aux faux-bonds de la logistique de couverture, au manque total de moyens médicaux, aux dislocations des corps, aux arrachements de la vie et à l’épuisements extrême des soldats au feu. Il ouvre aussi au questionnement existentiel de ces braves, à leurs silences qui en disent long sur leur préscience de l’à-venir et même sur la légitimité de la révolte et de la violence de ceux d’en face.

Le lecteur ne sort pas indemne d’une telle confrontation à la réalité de l’atroce. Il ne peut se retrancher derrière le polissage des récits édulcorés proposés dans nos livres d’histoire. Il doit se prendre de face les claques des mauvaises raisons de ces conflits, les trahisons des gens de pouvoir, les silences radio, les ‘débrouille-toi’, les ‘à toi de voir ce que tu peux faire’ ou les ‘tiens encore un peu, le temps qu’on négocie un retrait honorable … pour nos états-majors ‘.

Mais au cœur de toutes ces atrocités et coups bas flanqués aux hommes du terrain, l’auteur, Arnaud De La Grange, s’offre l’audace de semer une vision du monde riche de sens, nourrie de nobles ressentis et nimbée d’une poésie qui pousse l’Homme à rester humain et confiant. Au cœur de l’atroce, le narrateur s’ouvre encore à la vie en évoquant le parcours qu’il s’est imposé pour retrouver l’usage de son corps après un accident de moto. Il puise ses forces dans sa volonté de retrouver le lien l’unissant à sa mère et la vision du combat de celle-ci contre le cancer, la mise en évidence des liens qui unissent le narrateur à son ami André, à Pauline qui est métisse de sang mais bien plus encore de culture et de rêves. Et même si cette Pauline estimera ne jamais pouvoir être perçue comme étant du bon côté,  elle le suppliera de l’aimer, de la faire vivre… Tous ces liens humains ne suffisent pas à sortir le combattant de l’impasse du conflit mais elle redonne au Monde et aux hommes une couleur, un souffle qui aident à se tenir debout !

Il reste que demain sera encore, certes… mais à quel prix ? A nous d’en prendre conscience !

J’ai beaucoup aimé ce livre au regard décalé, cette liberté et cette force de ton choisie par l’auteur. Assurément, Arnaud De La Grange, un auteur à suivre !

Ce qu’en disait l’éditeur:

Arnaud De La Grange 
Lauréat du Prix Roger Nimier 2019
pour son roman.

 » Je suis ici parce que j’ai lu Loti et que la France m’ennuie. Je me rêvais pèlerin d’Angkor et me voilà planté dans une grande mare de boue. Embarqué dans une sale histoire en un coin où l’on se tue avec une inépuisable énergie.» 
Dans l’enfer de la bataille de Dien Bien Phu, en ce crépuscule de l’Indochine, un jeune homme se retourne sur sa vie. Parce que le temps lui est compté, il se penche sur ses rêves et ses amours enfuis. 
Au-delà de la guerre, son histoire est celle de l’Homme face à l’épreuve, quand elle fait sortir la vérité d’un être. Elle raconte la résilience après un accident, la souffrance d’un fils devant une mère qui se meurt, la quête de sens au milieu de l’absurde. Derrière la dramaturgie de ce combat dantesque, ces pages chantent aussi la sensualité et la poésie du monde. Elles sont un hymne à la fraternité humaine et à la vie, par-dessus tout. « 

Sélectionné pour le Prix Renaudot 2019.

La tête haute

Le combat de la mère de Marin

Par Audrey Sauvajon

Edition: Flammarion

ISBN: 9782081452022

Ma cote: 8 / 10

En quelques lignes (Présentation du livre par Frconstant):

En quelques lignes : Le 11 novembre 2016,  Marin a été sauvagement agressé après avoir défendu un couple qui s’embrassait sur le parvis de la Part-Dieu à Lyon. . Plongé dans le coma par les coups reçus, il a été,  contre toute attente raisonnable, opéré mais est resté lourdement cérébrolésé. Audrey, sa maman, raconte dans ce livre son combat pour sauver son fils, l’aider à vivre et à construire un après ! Habitée par un sentiment d’urgence, elle va s’opposer à bien des médecins, des programmes de rééducation et expérimenter auprès de Marin ses intuitions en matière de gestes à poser pour aider les cérébrolésés. Ce livre est un hommage à la résilience qui peut nous pousser bien au-delà de nous-mêmes. La Fondation « La tête haute, je soutiens Marin » poursuit ce combat exemplaire.

Ma chronique:

J’ouvre ce livre avec envie et appréhension. Sans connaître le cas de Marin qui trouve une exemplarité dans le civisme à l’origine de son massacre par un délinquant mineur, j’ai envie de découvrir de nouvelles pistes, d’en confirmer d’autres et de me projeter dans la lecture-miroir du récit de cette maman.

J’ai eu, dans ce livre, la confirmation de la souffrance qu’est ce handicap invisible, celui que peu de personnes remarquent sous les efforts incommensurables que font les cérébrolésés pour paraître tels que les voudraient les gens qui sont autour d’eux… mais pas assez proches pour les reconnaître tels qu’ils sont.  

J’ai aussi très bien saisi le pouvoir de résilience qui alimente le combat quotidien de ces cerveaux lésés et de leur entourage. La capacité de rebondir n’est pas simplement celle de retomber sur ses pieds. C’est davantage la capacité de donner du sens à ce qui paraît insensé, d’ouvrir un avenir à ce qui parait être une fin.  A ce titre, le témoignage de la maman de Marin est exemplaire.

J’ai aussi retrouvé dans ce récit certaines attitudes d’une partie du monde médical, postures d’ego surdimensionnés, incapacités de communiquer en langage courant, refus d’entendre qu’une idée venant du patient ou de ses proches est peut-être plus juste, plus affinée, plus productive de bien-être que ce que la Faculté a toujours dit, toujours fait, toujours préconisé.

Mais, je rends à l’auteur le contenu de son récit, sa droiture dans le combat, son déterminisme pour défendre une cause juste, celle d’une mère qui se bat pour et avec son fils. Je ne suis pas en total accord avec tous les avis que Audrey Sauvajon émet sur les soins hospitaliers, la rééducation fonctionnelle, la justice et le rôle de cette dernière. Je ne les remets pas en question, j’en prends connaissance mais mon expérience (qui est belge et non française, par ailleurs) n’est pas la même… même si le combat pour une médecine plus humaine est le mien aussi. Nous divergeons sur nos terrains de combat et nos passes d’armes.  

Mais quoique j’en retienne, ce livre a le mérite d’exister. Il faut lui donner une audience et sensibiliser les lecteurs à ces combats que trop de patients, de victimes de violences, trop d’accidentés de la vie doivent mener. La recherche médicale en neurologie doit se développer, il faut l’aider. La recherche en manière d’accompagnement ‘en humanité’ les cérébrolésés doit aussi occuper une place de première importance. Ce livre peut y aider ! 

Merci aux Editions Flammarion et à la Fondation Orange qui m’ont fait confiance en me proposant cette lecture.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le 11 novembre 2016, Marin a tout juste 20 ans lorsqu’il est sauvagement agressé après avoir défendu un couple qui   brassait sur le parvis de La Part-Dieu à Lyon. Frappé à la tête si violemment qu’il semble irrémédiablement condamné. Miraculeusement sauvé la nuit qui a suivi l’agression par un neurochirurgien audacieux, le combat pour faire renaître Marin n’en est pourtant qu’à ses prémices. Sa mère, Audrey, animée par un sens du devoir exacerbé et un instinct maternel à toute épreuve, nous livre ici un témoignage puissant. Elle raconte comment elle a décidé de défier le pronostic extrêmement pessimiste du corps médical et de tout mettre en œuvre pour sauver son fils. L’honnêteté et la pudeur de son récit montrent la manière dont l’énergie de Marin et la sienne sont entrées en combustion pour gagner un combat qui semblait vain. Elle a pris le pari de suivre son intuition, de braver les consignes médicales et de tenter des thérapies qui se sont révélées des succès. Et surtout, elle a cru en Marin et en sa volonté de vivre à tout prix.

Emi, Lucette et la coiffeuse

Par Evelyne LARCHER

Sa biographie (par l’autrice)

Pharmacienne de profession, il m’arrive de taquiner le clavier de mon ordinateur comme une thérapie. Tous les récits qui racontent les combats de l’être humain, ses défaites, ses victoires et sa résilience me passionnent.

Edition : Librinova (Autopublication)

ISBN : 9791026229629

Ma cote : 7/10

Ma chronique :

« Emi, Lucette et la coiffeuse » est, selon Librinova, un premier roman. Il est indéniable que l’autrice, Evelyne Larcher, a le sens de l’observation des jeux de pouvoir et des relations de proximité qui peuvent faire vivre ou détruire le tissu social d’un quartier des faubourgs.  Comme l’annonce la 4e de couverture, la mère d’Emi a été agressée. Elle gît actuellement dans le coma. Lucette, ancienne assistante sociale, découvre dans ce fait divers toutes les raisons du monde de se mobiliser pour trouver le ou la responsable. Belle occasion pour elle de se désennuyer et de régler ses comptes avec son entourage qu’elle observe et juge facilement.

Evelyne Larcher maîtrise la création de personnages haut en couleurs. Même si elle flirte parfois avec la caricature, elle fait vivre et cohabiter des protagonistes d’âges, d’origines, de centres d’intérêt et de valeurs différents. Ce patchwork ne peut que dynamiser, voire dynamiter son récit. A relever, pour exemple, la truculence d’une Lucette aux expressions et à l’accent chantant de la Guadeloupe. Au cœur du récit, cette Mam des îles règne sur son petit monde et c’est parfois drôle, souvent touchant même si c’est quelques fois énervant de voir tant d’énergie dépensée à épier le voisinage, à le jauger, le manipuler sous prétexte de le sauver.

Un regret, tout de même. Si l’autrice propose une brochette de personnages riches de leur diversité, l’histoire peine à trouver son souffle, à s’imbriquer dans une articulation limpide et sans conflit entre les idées et sujets abordés. Le lecteur que je suis, plus d’une fois, a perdu le fil, n’a pas compris les transitions, les ruptures, arrêts et redémarrages dans de nouvelles directions, intéressantes, certes mais digressives. L’enquête menée à propos de l’agression de Adèle, maman de Emi, se dilue parfois dans la poursuite d’analyses psycho-sociales intergénérationnelles ou l’analyse des différentes couches sociales et la manière de s’y imposer. Or, ces analyses dispersent et se révèlent sans apport nouveau ou consolidation de la cohérence du récit initial. De plus, quelques usages de termes à la signification alambiquée et trouvant difficilement leurs places dans le cadre de l’histoire de la ponctuation ou choix des termes compliquent également ci et là la lecture …

Bref, alors que j’aimais l’histoire qui me rappelait un jeu théâtral vu il y a des années qui déclinait le thème d’une populaire cité joyeuse et des échanges explosifs et comiques qui en nourrissaient le quotidien,   j’ai regretté, ici, le manque de rythme dans l’expression du récit. La mélodie est là, riche de la variété des personnages mais il n’y a pas – ou trop peu – dans l’écriture de temps d’arrêt, de silence, de pause permettant une résonnance donnant de l’ampleur à l’histoire. Les faits sont contés, sans plus, sans alternance de temps forts et de temps faibles, donc de rythme. De plus, la typographie, elle-même, le découpage en paragraphes ne m’est pas apparue au service d’une plus grande dynamique du récit. Le lecteur que je suis n’a pas toujours su sur quel pied danser , Funambule, en équilibre entre l’avidité d’avancer dans le travail d’enquête et, en même temps, le désir d’avoir des temps de pauses, d’arrêt pour imaginer des suites possibles avant qu’elles ne me soient imposées par la linéarité monocorde du style de l’autrice.

Il me restera, à propos de ce roman « Emi, Lucette et la coiffeuse » un avis mitigé basé sur l’envie de passer à autre chose, mais aussi de rencontrer mon désir de poursuivre la découverte de cette plume inventive qui, j’en suis sûr, progressera et développera une souplesse et une dextérité dans l’art de conter.  A coup sûr, une autrice qui, au fil du temps, pourra compter dans le paysage de l’autoédition.