Une bête au paradis

De Cécile Coulon

*** Rentrée littéraire 2019 #11 ***

Date de parution : 21/08/2019

Editeur : L’iconoclaste

EAN : 9782378800789

Ma cote: 8/10

Ma chronique:

Avec « Une bête au paradis », je découvre Cécile Coulon, autrice qui a le vent en poupe et qui suscite bien de l’intérêt, tant pour ses romans (Méfiez-vous des enfants sages – 2010, Le cœur du Pélican – 2015 ou encore Trois saisons d’orage – 2017) que pour ses essais (Les grandes villes n’existent pas – 2015 ou Petit éloge du running – 2018).

« Une bête au paradis », si on suit les critiques, se situe encore un cran au-dessus ! Avec une écriture semblant spontanée, naturelle, sans artifice, Cécile Coulon signe un roman particulièrement bien travaillé. Cette lignée de femmes solides, combattantes et fières qui assure la colonne vertébrale de ce roman interpelle le lecteur et l’interroge sur l’humanité qui pousse des individus à se construire, presqu’en huis clos, dans un paradis qui n’existe qu’au prix de la souffrance, des silences maintenus, des vies qui se frôlent sans cesse en oubliant de se partager et qui, pourtant, soudent une lignée de femmes, chacune tributaire de l’héritage reçu et consenti.

Avec Emilienne, la grand’mère et Blanche, la petite-fille, le lecteur s’immerge dans un monde rural, frustre et avare de ses largesses. On suit Emilienne dont la seule raison de vivre est de se tuer à la tâche pour que Blanche et son jeune frère, Gabriel, ne manque de rien. Ils ont déjà tout perdu avec la disparition de leurs parents dans un virage, à quelques coudées de la ferme… Pourtant, ‘Bienvenue au Paradis !’ indique le panneau bancal qui fixe la frontière entre le monde normal et l’enfer de cette terre qui produit si peu face à ces bêtes qui réclament tant !

On le ressent au fond des tripes, le Mal est roi en ce domaine. C’est lui qui féconde tous les combats, alimente les résistances et nourrit les vengeances. Le monde entier se tient dans cette poignée de personnages qui sonnent juste comme la vie, froid comme le glas. Au Paradis, c’est Emilienne, grand’mère courage, qui tient la barre. Même sans expression de chaleur humaine, elle aime, protège, fait grandir, éduque et mène à l’avenir. Rude comme le climat, dure comme la vie, perdue et déphasée face à la duplicité de qui dit aimer, elle s’épuise.  

Louis, le domestique est bien plus encore. Il est amoureux de Blanche et la protégera comme un frère jaloux, comme un père torturé. Blanche, gamine devient femme mais ne rêve – et bien plus que cela – que de son bel Alexandre qui hait la terre mais veut Blanche, dit-il. Gabriel, jeune frère à la masse, semble ne jamais être du vrai monde. Il vit, apparemment sans attache, sans repère ni repaire… Et pourtant, quand tout le monde sera épuisé, c’est lui, le funambule qui assurera l’équilibre.

Je lis, j’avance dans le récit, je m’embourbe dans ce drame oppressant sans deviner la moindre embellie. Le style même de l’autrice n’est pas là pour m’aider à imaginer une fin heureuse. Tous ses paragraphes, courts, incisifs et efficaces commencent par un verbe d’action ou d’état. Ils traduisent à merveille ce quotidien qui se déroule, la vie, les moments de vie qui se juxtaposent et s’unissent en faisant fi de leurs contraires : Faire mal et protéger, tuer et naître, séduire et battre ou encore aimer, cogner, être heureux, pleurer, venger, mordre, vaincre ou vivre.

Au-delà de l’amour inconditionnel que vouent Emilienne et Blanche à leur terre, tout le livre est habité de ce souffle chaud-froid qui aspire au bonheur autant qu’il crache son venin. D’espoirs en déboires, de victoires en défaites, la vie au Paradis distille toute l’âme humaine, ses forces comme sa noirceur. Cet enchevêtrement de sentiments, d’aspirations et de regrets amène naturellement le lecteur que je suis à poser la seule question qui vaille : Dans ce Paradis, qui est la bête ?   Et dans ma vie ?

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le roman fiévreux d’une lignée de femmes envoûutées par ce qu’elles ont de plus précieux : leur terre. Puissant et Hypnotique. La vie d’Emilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance. « Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.

C’est si peu dire…

Les mots n’étant que des mots, leur vérité est au-delà. Dans ce qu’ils taisent, ne peuvent traduire. Trop chiches pour dire le beau, les mots tombent à plat incapables de donner écho aux silences qui hurlent en moi.

Comment dire la terre et le feu, l’air et l’eau qui fondent l’amour? Les mots parlent si peu devant la force d’un toujours. Comment évoquer ce feu mijotant au quotidien ce bonheur qui nous réchauffe tous deux alors que nous courtise le malheur? Et comment traduire la Terre? Elle nous porte, nous façonne, porte l’espoir en mère et permet qu’on la moissonne. Et comment siffler ce vent qui toujours, l’un à l’autre, nous mène? Qui, au-delà des crachats du temps, se fait complice de nos coeurs qui s’aiment.
Je voudrais tant nommer la source qui nous lave de nos peurs et qui, en nous, en douce, donne cours à ce torrent de bonheur…
Mais les mots n’étant que des mots, leur vérité est au-delà, dans ce qu’ils taisent, ne peuvent traduire. Quand donc je dis « Je t’aime » … C’est si peu dire!



Où bat le coeur du monde

***Rentrée littéraire 2019 # 10***

de Philippe Hayat

Editions: Calmann-Levy (14/08/2019)

ISBN: 978 2702 167304

Ma cote: 8 / 10

Ma chronique:

Un deuxième roman de Philippe Hayat qui me donne furieusement envie de découvrir son premier (Momo des Halles, 2014). Je ne connais pas le chef d’entreprise, manager dit à la pointe, qu’est Philippe Hayat. Mais, sans conteste, je découvre une plume qui, pleine de logique parle de musique, de jazz, d’émancipation, de guerre et d’amour filial avec une finesse qui m’a fait swinguer de plaisir durant toute la lecture.

Dur pourtant est le sujet. Darius Zaken, gamin de Tunis dans les années trente, est frappé de mutisme après la disparition brutale de son père. Claudiquant, incapable de rester debout, muet émotionnel, il est élevé par une mère, Stella, qui se veut phare pour son fils, responsable du cap à prendre. Elle donnera tout pour qu’il s’épanouisse. Elle fera tout pour pousser son fils à grandir, à accepter l’école, à poursuivre des études. Elle est consciente que c’est là une des chances que pourrait saisir le gamin pour s’émanciper, se tirer vers le haut, vivre et exister dignement. Mère, elle oubliera bien souvent qui elle est pour n’être qu’au service de son enfant. Entre elle et lui, une relation d’amour. De celles, dit-on, qui font grandir !

Mais lui, aimant sa mère, il va se laisser attirer, envahir, transformer par cette nouvelle musique que peu comprennent, le jazz ! Entre lui, Darius Zaken et la clarinette, une autre histoire d’amour. Inconditionnel, cette fois. Brutal, excessif, imposant des choix, des sacrifices pour quelques moments de plénitude.

Ce déchirement entre la voie souhaitée par la mère et celle choisie par le fils est au cœur de ce roman. Comme au cœur de tellement de vies ! Mais à ce choc des cultures, il faut la barbarie et la bestialité des combats qui font trembler le monde à cette époque.  

Avec brio, Philippe Hayat nous fait voyager de cette Tunisie française à une Amérique étonnante qui s’émancipe dans le jazz, les frivolités d’apparat et, tout en même temps, mène des combats sanglants sans trop d’état d’âmes pour ses soldats. Une traversée du temps des conflits, de la guerre, de ses atrocités, des corps qui tombent au champ d’honneur… Quel chant d’horreur !

Et, en même temps, le choix de la musique comme fil conducteur du récit. Une quête de nouveaux sons, dans le respect des règles musicales et ses contournements, ses transgressions. On progresse avec Darius, on galère avec lui, on s’essouffle, on s’époumone à la recherche du son, du tempo, du solo qui s’imposera et amènera, enfin, la consécration de ce blanc au cœur d’une musique de noirs.

Mais on se déchire aussi, avec lui, entre la passion pour la musique, sa voie et la fidélité qu’on doit à une mère, une voix qui ne le quittera jamais.

Tout le livre est truffé, sans (à mes yeux) être miné, de constructions d’accords, de tierces, de majeurs diminuées ou augmentées… Dès le premier tiers du récit, j’ai eu envie d’avancer dans l’histoire accompagné des musiciens, bien réels, qui croisent le héros fictif de ce roman. Billie Holiday, Charlie Parker, Duke Ellington, Miles Davis, Count Basie, Armstrong… et bien d’autres. Je me suis créé un playlist Jazz et j’ai poursuivi ma lecture. Chaque fois avec eux dans les oreilles…

Double bonheur que je ne peux que souhaiter à tous ceux qui ouvriront ce livre et entendront la musique qui s’y crée ! Bonne découverte !  

Ce qu’en dit l’éditeur:

« Sa musique décrivait un coin du ciel, une façade éclaboussée de lumière, invisibles sans jazz. Il jouait et la joie se réveillait d’un rien et de partout. »

À Tunis dans les années trente, Darius Zaken est frappé de mutisme après la disparition brutale de son père. Élevé par sa mère Stella qui le destine aux plus hautes études et sacrifie tout à cette ambition, il lutte pour se montrer à la hauteur. Mais le swing d’une clarinette vient contredire la volonté maternelle. Darius se découvre un don irrésistible pour cet instrument qui lui redonne voix. Une autre vie s’offre à lui, plus vive et plus intense.

De la Tunisie française aux plus grandes scènes du monde, en passant par l’Europe de la Libération et l’Amérique ségrégationniste, cette fresque est un magnifique roman d’initiation et d’émancipation, mené au rythme étourdissant du jazz.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

***Rentrée littéraire 2019 # 9***

De Jean-Paul Dubois

Editions de l’Olivier (août 2019)

ISBN: 9782823615166

Ma cote : 10 / 10

Ma chronique:

En 2016, j’ai eu, une première expérience de lecture d’un Jean-Paul Dubois, « La succession ». Je pressentais alors être passé à côté tant j’avais trouvé des richesses de style chez cet auteur sans pour  autant m’être sentis à l’aise avec le fond.  Comme toujours, quand une première expérience avec un auteur ne me semble pas satisfaisante, je me promets de découvrir un second ouvrage qui, deviendra deuxième d’une nouvelle série si je rentre dans le livre et me rends capable de l’apprécier. Même sans tout aimer, il doit m’interpeller et me parler d’humanité.

J’ai pris le temps pour choisir un nouveau titre, j’ai attendu une envie et avec « Tout le monde n’habite pas le monde de la même façon » sorti en août 2019, j’ai été comblé !

Le style de l’auteur, incisif, drôle souvent, efficace toujours, m’a, dès les premières pages, embarqué dans une aventure – des aventures – humaines. Je les ai trouvées plaisantes à lire, reposant sur des personnages parfois caricaturés de manières excessives, diront certains, mais toujours campés sur des valeurs, des moteurs de vie qu’on aime ou désapprouve, réfute ou envie… Jamais les personnages de Jean-Paul Dubois ne m’ont laissé indifférent. Comment être insensible à ce duo Paul Hansen et Horton, Hell’s Angel incarcérés pour partager 6m² ? Comment être de marbre devant une pièce d’homme, armoire à glace, dur des durs qui tombe dans les pommes à la moindre coupe de cheveux ? Et que dire du père pasteur qui depuis longtemps a perdu la foi mais joue l’or des objets de culte au casino ? Et la femme du pasteur, militante féministe qui revendique – et réalise- des programmations sulfureuses dans son cinéma d’essais…

La pirouette d’auteur, rassemblant tout son petit monde dans un seul et même bâtiment – Ici la Résidence Excelsior – est un artifice connu. Néanmoins, la métaphore fonctionne. Tout monde vivant sur un modèle d’entraide, de renforcement des liens, de services donnés, rendus peut fonctionner. Mais tout système humain peut aussi être lourdement fragilisée par l’arrivée d’un seul homme de pouvoir. C’est une réalité quotidienne. L’observation de notre monde prouve qu’il ne s’agit pas la de fiction et, ici, cette triste réalité est bien amenée, exploitée et illustrée par la galerie des personnages mis en place par Jean-Paul Dubois.

Mais tous ces bâtards de l’existence, ces amochés, ces déboussolés, bref, tous ces utopistes ou ces dépassés, l’auteur les habillent d’un manteau de vraisemblance par l’humour décalé des situations qu’il met en scène. Les personnages ainsi caricaturés perdent leurs petites individualités pour accéder au statut d’universel. Fêlés comme beaucoup, ils deviennent, pour une part, chacun de nous et rendent l’ensemble crédible. Même si, Ouf, quand même, nous, on n’est pas aussi déjantés qu’eux.  Quoi que…

Devenus tous ces hommes et ces femmes qui n’habitent pas le monde de la même façon mais qui, pourtant, font ce monde et lui donnent ses fondations, ses valeurs et les règles, les modes de vie qui sont nôtres. Et ils nous questionnent. Et nous pouvons remettre le tout en question.  Là, en fait, je découvre toute la richesse du livre « La succession » qui, lui aussi, ouvrait la réflexion sur le déterminisme familial à accepter, ou pas !

Le roman sorti lors de cette dernière rentrée littéraire 2019, roman au titre long qui résume si bien le cadre des propos de Jean-Paul Dubois, est, en fait, un roman philosophique. Il touche à l’âme du monde, à ses moteurs, ses énergies, ses choix de navigation et le cap qu’il se donne. Et, comme dans la vraie vie, il appartient au lecteur de se poser la question de ce qui est bon pour le Monde, pour lui et des moyens qu’il peut investir, ou non, dans un changement de société.

Un vrai grand roman qui donne envie de liberté, de droiture, de justice. Une œuvre utile, un bouquin à partager.

Citations:

  • C’est vers la fin de l’été 1999 que je fus appelé au bord de la piscine de L’Excelsior. Noël Alexandre venait d’y faire un malaise. Il était allongé par terre, ses yeux semblaient rechercher un visage, un point d’accroche sur lequel se fixer. Je pris sa main dans la mienne et lui dis toutes ces choses inutiles qui viennent à l’esprit quand le malheur vous surprend en plein travail alors que vous cherchiez l’embout d’accouplement de la clé à cliquets.
  • La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps un consistance pâteuse, vaguement écoeurante . Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse où il faut s’extraire à chaque pas, bataillant pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. La prison nous ensevelit vivants.
  • Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas .Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais;
  • Au fil du temps, quand je repense à tout cela, j’en arrive à me dire que ma mère aurait été un père formidable.
  • « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre la certitude de mourir d’ennui »

Ce qu’en dit l’éditeur:

Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.

Retour en arrière: Hansen est superintendant a L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.

Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.

Histoire d’une vie, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est l’un des plus beaux livres de Jean-Paul Dubois. On y découvre un écrivain qu’animent le sens aigu de la fraternité et un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Une joie féroce

*** Chroniques de la rentrée 2019 # 1 ***

De Sorj Chalendon

Editions: Grasset

ISBN: 978 2246821231

« Une joie féroce », dernier titre de Sorj Chalendon est un des plaisirs de cette rentrée littéraire d’automne 2019. le titre, subtil mélange de sentiments contradictoires reflète bien l’écriture en clair-obscur qu’a choisi de développer Sorj Chalendon pour ce roman. On rit, on grince des dents, on compatit, on se moque de la naïveté des personnages, on est éblouit par leur sagesse !
Jeanne est une ‘demande pardon’ permanente. Elle s’efface toujours pour les autres, est à leur service. Soldat inconnu au sein du bataillon des sans nom, elle ne connaît aucun regard tendre et attentionné posé sur elle. Rien d’autre ne l’occupe et la préoccupe que de tenir son rôle de pivot du quotidien pour tous ceux qui n’en ont même pas conscience d’être et donc d’avoir une place à tenir, à commencer par son mari.
Mais voilà, avec un sens diplomatique abscond, la Faculté lui annonce avoir détecté un petit quelque chose qui, sans être même le plus souvent nommé, vous pourrit la vie, ou ce qu’il en reste. La voilà propulsée au statut de combattante face à longue et pénible maladie… Cela va-t-il modifier le regard d’autrui sur elle ? En ce qui concerne ses proches, même pas sûr !
Jeanne va donc s’inventer une vie de résistante. Avec Brigitte, Assia et Mélody, toutes trois, comme elle, assidues des soins cancéreux, elle va faire éclater le misérabilisme ambiant et faire péter la vie comme on ferait sauter un bouchon de champagne ! Pour un coup d’éclat, pour un coup de tête, pour un coup de réussite ou un coup de dépit.
L’histoire est tendre, truculente, grotesque, irréaliste mais tellement vraie. Les traits sont caricaturés, il faut croire à la farce, à une vie meilleure, même rêvée.
Dans la limpidité du récit, on ne sait pas trop où on va, mais on y va avec plaisir. On se laisse emporter par l’histoire, on partage les joies, les peurs, la tristesse et la révolte de la bande des quatre… Sorj Chalendon nous emmène où il veut jusqu’à l’étonnement, le biais inattendu et une fin qui laisse la question du bien et du mal en suspens ! Chacun appréciera à son aune. Il reste un vrai et bon roman, signé par une plume qui n’a plus rien à prouver et qui continue enchanter la vie d’un regard particulier.

Citations:

  • Le cancer n’est pas un rhume. Le cancer ne s’attrape pas, c’est lui qui vous attrape.
  • Mais on n’est pas malade du cancer. Pas seulement. Malade ? Le mot est trop petit, trop étriqué… 
  • Lorsque j’ai quitté la clinique, sept patientes attendaient. J’avais lu qu’une femme sur huit développait le cancer du sein au cours de sa vie. Il était là, l’échantillon. Huit silences dans une pièce sans fenêtre. Huit poitrines à tout rompre. Huit regards perdus sur des revues fanées. Huit naufragées, attendant de savoir laquelle d’entre nous.
  • Ensemble, elles ont détruit le pavillon des cancéreux pour élever une joyeuse citadelle.
  • Mon destin m’échappe, c’est la première leçon du cancer. Se réapproprier rageusement son destin est la deuxième leçon.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.
Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.
Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.
Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

La mer à l’envers

***Rentrée littéraire 2019 # 8***

De Marie Darrieussecq

Editions P.O.L.

ISBN: 9782818048079

Ma cote: 6 / 1O

Ma chronique:

Je découvre l’autrice, Marie Darrieussecq, avec ce roman de notre temps. L’écriture des premières pages est fulgurante. Je suis en croisière d’agrément avec Rose. Je ne sais pas trop pourquoi elle y est sans son mari mais avec ses enfants. Peu importe, on fera connaissance. Je la sens tourmentée par une décision de vie à prendre. Peu à peu, je comprends qu’elle doit choisir entre un divorce avec un mari porté, plus que de raison, sur la boisson ou la poursuite d’une route commune, mais sur quelles bases? A elle de le savoir. Moi, je profite de la croisière.

Et puis, une nuit, entre la Lybie et l’Italie, le bateau repère une pneumatique de migrants qui appellent à l’aide. Les recueillir à bord est une priorité, ne pas les mélanger avec les touristes semble en être une autre, toute aussi importante pour le business.

Mais, Rose, curieuse, thérapeute et en questionnement sur sa vie, va se montrer encore plus curieuse de la vie d’autrui. Elle laisse ses enfants endormis dans la cabine et rejoint un pont inférieur où elle découvre Younès qui a fuit le Niger pour le « Pays », l’Angleterre, le seul au monde où on ne contrôle pas l’identité des gens dans la rue… Younès plonge ses yeux dans ceux de Rose et réclame un téléphone. Rose lui donnera celui de son fils Gabriel. Petit geste, larges conséquences…

La « Mer à l’envers », est un merveilleux titre qui renverse les situations, les valeurs, les priorités. Il illustre cette transformation d’une mère centrée sur elle et ses problèmes en une mère qui, parfois décide, parfois subit ses impulsions mais pose des gestes qui vont métamorphoser la vie, celle de Younès comme celle de sa famille. La mère est double, celle de ses enfants, celle de Younès. Elle est épouse en rupture mais s’appuiera sur son mari, ses enfants, pour se sortir de la situation longtemps cachée de ce lien, ce fil invisible, qui, par le téléphone donné, tisse de nouvelles relations et trame la vie sur un canevas que personne n’attendait, n’espérait ou imaginait.

Avec une écriture, qui au fil des pages, se révèle moins tranchante, moins explosive, Marie Darrieussecq pose tout de même d’excellentes questions, sans manichéisme aussi inutile qu’outrancier. Tout en nuance, elle pose un regard sur les différentes politiques migratoires, interroge le monde des croisières grand luxe pour touristes non pensants. Elle pousse le lecteur à prendre conscience que les croisières organisent un tour en mer pour permettre aux croisiéristes d’échapper à la ‘vie impossible qui est la leur’… alors que des migrants, dans le même espace, rêvent d’une traversée pour trouver, enfin, ‘une vie possible’ sans retour à la case départ.

Et, tout à tout, parce que tout est imbriqué, l’autrice pose aussi des bonnes questions sur ce qui fonde la vie de couple, la famille, les choix de vie, les fuites en avant dans la boisson ou les déménagements… C’est notre monde et ses stéréotypes qui sont questionnés et revisités.

A ce titre, avec « La mer à l’envers », Marie Darrieussecq nous offre une héroïne qui interpelle. L’héroïsme de Rose tient dans un GSM donné, sans rupture de communication. Alors, même si, comme le dit la quatrième de couverture, Rose n’est héroïque que par moments, le roman met l’héroïsme à portée de mains. Après tout, il serait bon, parfois, de se laisser pousser par une douce folie qui laisse la place à autrui.

Un roman réussi, utile, sans être tout au long aussi emballant que ses cinquante premières pages.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Source: [le site P.O.L. renvoie sur Babelio…]

Rien ne destinait Rose, parisienne qui prépare son déménagement pour le pays Basque, à rencontrer Younès qui a fui le Niger pour tenter de gagner l’Angleterre. Tout part d’une croisière un peu absurde en Méditerranée. Rose et ses deux enfants, Emma et Gabriel, profitent du voyage qu’on leur a offert. Une nuit, entre l’Italie et la Libye, le bateau d’agrément croise la route d’une embarcation de fortune qui appelle à l’aide. Une centaine de migrants qui manquent de se noyer et que le bateau de croisière recueille en attendant les garde-côtes italiens. Cette nuit-là, poussée par la curiosité et l’émotion, Rose descend sur le pont inférieur où sont installés ces exilés. Un jeune homme retient son attention, Younès. Il lui réclame un téléphone et Rose se surprend à obtempérer. Elle lui offre celui de son fils Gabriel. Les garde-côtes italiens emportent les migrants sur le continent. Gabriel, désespéré, cherche alors son téléphone partout, et verra en tentant de le géolocaliser qu’il s’éloigne du bateau. Younès l’a emporté avec lui, dans son périple au-delà des frontières. Rose et les enfants rentrent à Paris.

Le fil désormais invisible des téléphones réunit Rose, Younès, ses enfants, son mari, avec les coupures qui vont avec, et quelques fantômes qui chuchotent sur la ligne… Rose, psychologue et thérapeute, a aussi des pouvoirs mystérieux. Ce n’est qu’une fois installée dans la ville de Clèves, au pays basque, qu’elle aura le courage ou la folie d’aller chercher Younès, jusqu’à Calais où il l’attend, très affaibli. Toute la petite famille apprend alors à vivre avec lui. Younès finira par réaliser son rêve : rejoindre l’Angleterre. Mais qui parviendra à faire de sa vie chaotique une aventure voulue et accomplie ?

Les chaussures italiennes

Par Henning Mankell

ISBN : 9782757821628

Traducteur: Anna Gibson  

Éditeur : POINTS (10/02/2011)

Ma cote: 9 / 10

En 10 lignes, max! (Pésentation du livre par frconstant)

Henning Mankell signe ici un roman social. Les silences et solitudes consécutifs d’un ratage professionnel et humain se disent et se tissent à travers des mots simples, une écriture fluide et une amertume à fendre la glace. Le lecteur va pourtant se laisser porter par cette réflexion sur la vie, sur les promesses faites et la nécessité d’aller jusquoù il est juste et vrai d’aller… même si la vie doit basculer, même si la vie risque de reprendre ses droits. Un vrai et beau roman humain qui se laisse lire pour son histoire et ses silences interrogateurs!

Ma critique:

Henning MANKELL, connu et apprécié pour ses romans policiers et son inspecteur Wallander est aussi une grosse pointure dans le domaine du roman social, que ce soit par ses analyses fines du monde de l’Afrique ou celles de la société des pays de la froide Baltique.

« Les chaussures italiennes » (Ed.: Points, n°P2559) est un bijou d’écriture. Dans un style qui donne à voir et à imaginer, un verbe qui dit l’essentiel et laisse résonner les silences, Mankell nous conte le parcours de Frederik Welin, ancien chirurgien devenu solitaire, bourru sur son île. Dans un inconfort austère rimant parfaitement avec le ratage apparent de son existence, il vit entre sa maison, l’appentis, le ponton et son trou dans la glace. Pour compagnie, il n’a que son vieux chien, un chat, une fourmilière et sa solitude amère, à peine perturbée par les seules visites de Jansson, son facteur hypocondriaque .
Mais tout bascule lors de l’arrivée sur sa glace de Harriet, son amour de jeunesse. Mourante, elle vient lui réclamer l’accomplissement d’une vieille promesse: aller jusqu’au lac dont il lui a tant parlé alors. 

Et l’épopée commence. Traverser les paysages glacés s’avérera bien plus simple que de réemprunter les chemins d’une vie ancienne qu’il croyait sans surprise. Le retour vers son passé sera bouleversant. Il lui faudra apprendre à retisser des liens, à mettre des mots sur l’essentiel à partager et à « aller jusque là! » Pas plus loin, peut-être, mais jusque là.

A travers ce roman, ce sont les thèmes de la réussite professionnelle, du lien social, de la famille, de l’erreur et de sa réparation que Mankell aborde. L’histoire, pour le plaisir de lire, nous permet de nous laisser porter par la fiction… les silences du livre nous invitent à plonger dans nos propres relations aux autres, au monde et à nous-mêmes. Un très bon MANKELL!

Ce qu’en dit l’éditeur:

A soixante-six ans, Fredrik Welin vit reclus depuis une décennie sur une île de la Baltique avec pour seule compagnie un chat et un chien et pour seules visites celles du facteur de l’archipel. Depuis qu’une tragique erreur a brisé sa carrière de chirurgien, il s’est isolé des hommes. Pour se prouver qu’il est encore en vie, il creuse un trou dans la glace et s’y immerge chaque matin. Au solstice d’hiver, cette routine est interrompue par l’intrusion d’Harriet, la femme qu’il a aimée et abandonnée quarante ans plus tôt. Fredrik ne le sait pas encore, mais sa vie vient juste de recommencer.

Le temps de deux solstices d’hiver et d’un superbe solstice d’été, dans un espace compris entre une maison, une île, une forêt, une caravane, Mankell nous révèle une facette peu connue de son talent avec ce récit sobre, intime, vibrant, sur les hommes et les femmes, la solitude et la peur, l’amour et la rédemption.