L'atelier des émotions

Mathilde Chevalier-Pruvo

Editions Eyrolles (2019)

ISBN: 978 2212 67 8215

Ma cote: 10 / 10

Ma chronique:

Je suis tellement d’accord avec Mathilde Chevalier-Pruvo, l’auteure de cet ouvrage intitulé l’Atelier des émotions.  Il faut cultiver notre bienveillance et notre confiance envers les émotions que nos enfants expriment. Les émotions, cela se travaille, se malaxe, se polit avec patience, détermination et profond respect de la matière première, l’humain, la chair de nos chairs ou celles qui nous sont confiées en tant qu’éducateurs, enseignants, grands-parents. Comme des pièces-socles pour construire l’avenir de nos jeunes enfants, adolescents, les émotions sont des moyens de grandir, de se dépasser et, tout en même temps, de se retrouver au plus vrai de nous-même.

Avec simplicité, clarté et sans aucun jugement, ce livre nous propose de revisiter les émotions fondatrices de toute personnalité. S’appuyant sur des acquis des sciences de l’éducation, sans jamais noyer le lecteur de théorie inaccessible, l’auteure permet d’approcher les émotions et de proposer à nos enfants des activités créatrices pour les apprivoiser, grandir à travers elles et s’épanouir dans notre monde.

Le livre, de plus, est joli, frais, illustré et l’avoir en main est un vrai plaisir, simple et profond. Une belle découverte à offrir aux parents, aux enseignants, à tous ceux qui ont envie de ne pas, plus subir les codes de la méritocratie et de la souffrance imposée aux petits d’homme sous prétexte de leur apprendre à vivre… Avec Mathilde Chevalier-Pruvo, il est aisé de comprendre que la vie, la vraie, celle qui épanouit, s’appuie sur l’accueil des émotions, l’écoute de celles-ci et l’apaisement des tensions inutiles. Une lecture-bonheur !

Ce qu’en dit l’éditeur:

La créativité est la voie royale d’expression et d’apprivoisement des émotions !

Joie, colère, peur, tristesse, impatience, amour… : les émotions sont au coeur des journées de nos enfants. Ils les vivent avec une intensité qui les déborde, laissant l’adulte souvent démuni.

Dans ce guide, Mathilde Chevalier-Pruvo aborde, à travers une méthode innovante, les neuf émotions les plus présentes dans la vie des enfants. Elle s’appuie sur la créativité pour les aider à exprimer leurs émotions et à les apprivoiser, afin d’en faire des alliées. Grâce à 35 activités, fondées sur les pédagogies actives (Montessori, Steiner-Waldorf, Reggio Emilia), le jeune lecteur découvrira sa vie intérieure et renforcera son estime de soi. Au fil des chapitres, il fabriquera ainsi un croqueur de colère, un cahier anticauchemars, un jardin zen, un miroir des talents…, qu’il réuti-lisera au quotidien, en toute autonomie pour retrouver sérénité et joie. Chaque émotion sera également illustrée d’un conte : en s’identifiant aux personnages, l’enfant pourra mettre en mots ses émotions afin de trouver ses propres solutions pour se sentir apaisé et confiant.

Que vous soyez parent, enseignant ou professionnel de la petite enfance, l’auteure vous offre des pistes concrètes pour accompagner le développement émotionnel des enfants de 0 à 10 ans, à travers un environnement bienveillant, apaisant et favorisant l’autonomie, pour un quotidien facilité.

Quelques titres de contes et des boîtes à outils pour gérer les émotions:

  • Quel temps fait-il dans ton coeur? & la tente des émotions.
  • Et si on gardait un souvenir des vacances? & la boîte à joie
  • Léa n’arrive pas à s’endormir & les bouteilles apaisantes
  • L’arbre à Marcel & le coffre aux trésors
  • Marcel est en colère & le croqueur de colères
  • C’est la rentrée & la boîte à courage
  • Les secrets de Mamie & la boîte à douceur
  • T’es plus ma copine & les galets de bienveillance
  • En voiture & le tisseur de patience
  • La danse de l’ennui & la peinture magique

Le coeur en dehors

Par Samuel Benchetrit

Editions Grasset 2009

Le Livre de Poche (2011)

ISBN : 978 2246 731 818

978 2253 134 428

Ma cote : 6/10

Ma chronique:

Le cœur en dehors. Cette expression, titre du roman, résume le conseil que donne M. Roland à Charly (page 234), conseil si sage qu’il est encore repris en en quatrième de couverture. « Tu sais, Charly, il faut aimer… Il faut aimer dans la vie, beaucoup.  […] Il n’y a pas assez de cœur en dehors. » Et M. Roland de poursuivre sa dissertation sur le bonheur, la résistance, la résilience (mot qu’il n’emploie pas :  on est en banlieue tout d même, il ne faut pas pousser !) bref un discours sur ce qui est juste et bon pour l’Homme et le gamin de 10 ans que Charly est toujours même s’il vient brutalement de passer à l’âge adulte en ce jour où sa mère est interceptée par les gendarmes.

Pour situer le récit, sans le plomber, sachez que sa mère élève seul son fils Charly qui lui croise, de temps à autre, son frère aîné sous l’emprise de la drogue. Les maigres moyens de subsistance de cette mère sans papier, elle les doit à ce bon M. Roland chez qui elle est femme d’ouvrage… au noir !

Face à cette situation, somme toute assez banale, Samuel Bencherit nous invente un personnage de pure fiction. Il n’a que dix ans, est autonome face à l’adversité de la Banlieue. Il se construit un monde où on ne lit que ce qu’on peut voler, où on tutoie Picasso dans les musés, on aime lire Rimbaud et voler ses bouquins à la bibliothèque et on se tracasse pour le destin de Gaspard Hauser, copain enfant sauvage dont on a discuté en revisitant Verlaine et l’œuvre de François Truffaut. 

Pas sûr qu’on puisse trouver un tel enfant dans nos banlieues ? Dès lors, pourra-t-on croire à cette vie de cité ? Croire à ce Titi campé sur ses deux guibolles et ses certitudes d’enfant et qui s’en sert pour courir, échapper aux flics, aux commerçants qu’il déleste de quelques bénéfices chapardés à l’étalage ?  Pourra-t-on se satisfaire de ce décor qui sert d’écrin à la mise en avant de l’insouciance anxieuse de l’enfant, de sa peur et du vide fanfaronnés par ces dix ans qui viennent de prendre un coup de vieux ? C’est aux lecteurs d’en décider.

Le phrasé, plutôt que l’écriture, écorche les règles minimales des convenances grammaticales de notre français. Mais il sonne juste dans le contexte. L’explosivité de Charly dans ce qu’il dit, ce qu’il pense, les sauts de puces qu’il pratique tous azimuts et les enchaînements illogiques de ses pensées trépidantes offrent de vrais feux d’artifices éphémères aux ressentis que le lecteur peut vivre. C’est parfois un peu chaotique, jamais déplaisant.

Samuel Bencherit est aussi auteur de théâtre. Il enferme ici, quasi en une unité de ton, de temps et d’espace, un personnage dont il veut souligner la fraîcheur, l’innocence et le besoin de tendresse. Si on accepte les codes du genre, on peut être conquis et passer un bon moment avec Charly. Si on se montre trop pointilleux sur la vraisemblance et l’âpreté de la vie dans les cités, on restera probablement sur sa faim. A chacun de choisir ce qu’il est apte à recevoir.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Ce roman, c’est l’histoire de Charlie Traoré, un gamin (dix ans), black d’origine malienne, adorable, vivant en banlieue, entre la Tour Rimbaud et la Tour Simone de Beauvoir, et dont tout l’univers se résume aux copains, à une amoureuse prénommée Mélanie, à son frère drogué, et à sa mère surtout – qui, au début du livre, est « appréhendée » par la police car ses papiers ne sont pas en règle. Pendant toute cette journée (les chapitres du livre, d’ailleurs, se contentent d’être titrés par l’heure qui tourne), Charlie va errer dans sa cité. Il va chercher son frère Henry, rendre viste à des braves gens, frôler des voyous, jouer au foot, sécher l’école, rêver, suivre ses folles associations d’idées, ses digressions d’enfant-adulte, attendre sa mère, si douce, si aimante… Mais ce roman, c’est surtout une langue, un style, une vision innocente du monde. Ici, c’est Charlie qui parle, pense, regarde – et il est alors difficile de ne pas évoquer à son sujet le légendaire Attrape-cœur de Salinger. Car le petit Charlie est vraiment attachant et le regard qu’il pose sur sa « cité » sordide et magnifiée est, à chaque ligne, rempli de drôlerie et d’éblouissement. Au début du livre, il croit que Rimbaud n’est qu’une Tour. A la fin du roman, il saura que c’était un poète qui dit des choses qui lui semblent vraies et proches. Son Odyssée de l’aube jusqu’au soir, est de celles qui ne s’oublient pas. Pas l’ombre d’un misérabilisme ici : un enchantement de tendresse et d’humour.

Citations:

  • Mon temps préféré, c’est le futur. En primaire, c’est le premier que j’ai retenu. Je trouvais le présent ennuyeux, et le passé triste.
  • Karim est sacrément calme, et quand il réfléchit,il l’est encore plus. Ce que j’aime aussi, c’est qu’il met souvent une heure à donner une réponse, et ça veut dire qu’il prend soin de la question que vous lui avez posée.
  • La nuit est l’ombre du jour. On reconnaît les choses, mais elles sont étrangères. Les tours, les pelouses, les parkings ont l’air de bien s’entendre avec la nuit. La journée, le quartier est à nous, la nuit, il n’appartient à personne.

Ravel

Un imaginaire musical

Par Karol Beffa, Guillaume Métayer et Aleksi Cavaillez

Editions : Seuil – Delcourt (2019)

ISBN : 978 2413 013 372

Ma cote : 8/ 10

Ma chronique :

Je ne peux que remercier chaleureusement Lecteurs.com et les éditions Seuil-Delcourt pour la confiance qu’ils m’ont accordée en me confiant ce « Ravel, un imaginaire musical » à chroniquer.

Avec comme focale la personnalité de Maurice Ravel, ce récit est celui de l’Histoire culturelle des années 1875 à 1940.  

En unissant les mondes de la musique, du dessin et des lettres, Karol Beffa, pianiste, compositeur et musicologue, a initié une collaboration originale avec Guillaume Métayer, poète, chercheur et traducteur et Aleksi Cavaillez, artiste pluridisciplinaire réalisant, ici, sa première bande dessinée.

Le défi était de taille, raconter et dessiner l’imaginaire musical de Maurice Ravel. Permettre à l’homme qui est derrière l’artiste d’apparaître au cours du développement de son œuvre. L’imbriquer dans les jeux d’influences, les interactions, les enrichissements mutuels consécutifs aux échanges entre artistes du moment tout en lui rendant sa propre stature, soulignant son génie et l’extraordinaire palette de son savoir-faire qu’on aurait grand tort à réduire au Boléro. Ce Boléro, dont Ravel, à tort, dira : ‘sans doute le seul chef d’œuvre que j’aie jamais écrit… malheureusement, il ne contient pas de musique’.

Dans ce imaginaire musical, on découvre un Ravel tendre avec les enfants pour qui il compose ‘Ma mère l’oye’ (1908) ; persévérant malgré les critiques snobillardes qui brocardent son premier ‘Shéhérazade’ (1899) ; impertinent avec ses comparses ‘Les apaches’ qui contre les jurys et les sérieux du monde musical décident de jouer la musique qui les animent, celle qui les rend vrais, authentiques face à eux-mêmes et face au public qui les découvrent et les apprécient. ‘Au fond, dira encore Ravel, l’esprit potache est une manière bruyante, mais sincère, de garder en soi un peu de son âme d’enfant.’

On y rencontre aussi Fauré, Erik Satie, Colette, Isadora Duncan, Debussy et tant d’autres. On y comprend les inspirations, les envolées musicales et toutes les forces de la nature qui s’emballent, s’entrechoquent ou s’emmêlent pour donner corps à la musique, aux rêves et aux livrets qui font, depuis, partie du Répertoire ! Une découverte, un plaisir, un bonheur à vivre et partager !

Un mot, à propos de Aleksi Cavaillez. Cet artiste est sourd. Longtemps, il n’a pas été appareillé et ses premières expériences de l’écoute musicale sont le toucher, les vibrations que la musique communiquait à une bouteille plastique placée entre ses mains.  Son dessin, tout en vibrations, dit quelque chose de cet aspect particulier. En noir et blanc, comme les touches d’un clavier, il peut paraître dur, incomplet, manquant de nuances… Ce serait une erreur de le croire. Son tracé rend ces vibrations d’un monde qui se construit, celui d’une fin et d’un début de siècle ; celui d’une carrière qui se construit, qui évolue ; celui des amitiés fécondes et des oppositions qui, dépassées, font progresser. La vie de Ravel, pour devenir le compositeur dont nous bénéficions maintenant, n’a pu être que vibrations, énergie en mouvement, recherches, ajustements et prise de décisions pour poser les doigts sur les touches à la rencontre de lui-même, de son moi profond encore et toujours en devenir.

L’artifice choisit par les auteurs de cet ouvrage est de situer Maurice Ravel, en fin de vie, désireux de se raconter à son fidèle disciple Alexis Roland-Manuel et, de la sorte, transmettre ce qui fut sa vie, ses combats, ses victoires.  Le noir et blanc, traduit à merveille cette dynamique, ce mouvement. Et, une fois Maurice Ravel mort, le récit se voit complété d’une série de notes, toutes très documentées, toutes illustrées par des dessins se laissant envahir par la sérénité des couleurs révélant l’apaisement d’une finalité gagnée, d’une vie comblée, d’une éternité à savourer. Très beau choix artistique que cette impression soignée par les éditions Seuil- Delcourt.

Je n’ai pu résister à l’envie de me créer une liste de compositions de Ravel que j’ai écoutée en terminant ce livre, notamment les notes qui complètent et recadrent la vie de Ravel et le défi, relevé, d’oser dessiner la musique. A l’heure de rédiger cette chronique, la musique tourne encore… L’entendez-vous ?

Ce qu’en dit l’éditeur :

1936. Ravel entreprend de conter son histoire à son fidèle ami et disciple Roland-Manuel. On assiste à la création de Gaspard de la nuit, de Daphnis et Chloé, du Concerto pour la main gauche et du Boléro. Le musicien se lance dans une évocation bigarrée de sa vie, tissée d’amitiés indéfectibles et de fulgurances musicales, où l’on croise Debussy, Fauré, Ida Rubinstein ou Colette.

Ce qu’en dit la Presse :

RFI: Le Boléro écrit en 1928 par Maurice Ravel, est sans aucun doute, l’une des œuvres les plus jouées au monde. Mais qui était ce génial compositeur, comment est-il devenu l’une des plus figures les plus influentes de la musique française du début du XXème siècle, à quelles sources s’est-il abreuvé, qu’a-t-il apporté à la musique de son temps et à la musique contemporaine ? C’est ce que l’on découvre dans cet album de Bande dessinée, dessiné par Aleksi Cavaillez sur un scénario du pianiste et musicologue Karol Beffa, élu « meilleur compositeur » aux Victoires de la Musique 2013 et 2018 ; et Guillaume Métayer, poète, traducteur littéraire, et chargé de recherches au CNRS. Ravel, un imaginaire musical, est une coédition Seuil/Delcourt.

BDgest: Alors qu’il ne se fait guère d’illusion sur le temps qu’il lui reste, Maurice Ravel demande à son fidèle ami, Alexis Roland-Manuel, de venir lui rendre visite, chez lui, au Belvédère à Montfort-L’Amaury. Six jours hors du temps avec l’un des maîtres de la musique classique du XXème siècle.

À la manière d’un journal, Guillaume Métayer et Karol Beffa s’appuient sur les dernières heures de l’artiste pour revenir, à travers ses souvenirs, sur les différentes étapes de sa vie. Entre formation et consécration, ponctué de rencontres marquantes et d’anecdotes savoureuses, c’est un Maurice Ravel ouvert et généreux que les auteurs dépeignent. Sa musique, sa curiosité, son rapport aux autres et à la création en général. Si les scénaristes prennent quelques libertés (dont ils s’excusent en préface) avec la vérité, ils n’en restent pas moins sincères. L’évocation des souvenirs du Maître est d’autant plus saisissante que le graphisme d’Aleksi Cavaillez, qui publie ici son premier album, s’avère évocateur à souhait. Un noir et blanc charbonneux, une mise en page ambitieuse et un découpage soigné lui permettent de proposer des compositions riches sans jamais perdre en lisibilité.

Même si le principal protagoniste apparaît d’emblée sympathique, le scénario n’a rien d’une hagiographie policée. Colérique parfois, procrastinateur la plupart du temps, les auteurs le peignent aussi exigeant envers lui-même qu’avec ses contemporains, proches ou collègues. Une construction à l’image du portrait qu’ils brossent, raffinée, soignée, elle est surtout très documentée. Une lecture plaisante, complétée par une postface généreuse signée par les scénaristes, qui prolonge le plaisir.

Sous la forme d’un ultime entretien, Ravel, un imaginaire musical se révèle être un livre sensible, plein de pudeur et original d’un compositeur hors du commun. Aleksi Cavaillez, Karol Beffa et Guillaume Métayer offrent un hommage grandiose, plein d’humanité et d’émotions.Par M. Moubariki

N’abandonnez jamais, ne renoncez jamais

Editions Cherche midi (2017)

Par Francis Huster

ISBN : 978 2749 116 242

Ma cote : 4 / 10

Ma chronique :

Cet ouvrage, signé Francis Huster, me laisse perplexe. Quel sens du verbe ! Il écrit les mots comme des portes qui claquent. Les idées se suivent, se poursuivent, s’opposent et s’unissent pour nous conter la vie, la comédie de celle-ci et le drame de nos existences si nous renions l’homme complexe, complet et inachevé qui sommeille en nous… Et cependant, au terme, le contenu est décevant, peu productif ! A quoi sert ce livre ? Quel en est la visée ultime ? ‘A qui profite le crime ?’’

L’auteur puise les titres de ses chapitres dans le banal répertoire des ouvrages ‘feelgood’ (Ce mot doit faire hurler l’académicien que l’auteur se réclame d’être !) Je suis inquiet : ce « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien » ne serait-il qu’un de ces bouquins qui pullulent et polluent le terrain pseudo-psychologique de l’accomplissement serein de tout être humain ? 

Jugeons sur pièces : ‘Oser la vérité, vivre à l’excès, aimer plus fort, chérir ses échecs, combattre les règles, en découdre avec les tyrannies, crever de rire, cultiver ses ennemis, défaire et refaire et, bien sûr, se libérer de soi !’ Tout un programme, non ? La panoplie complète des injonctions – souvent paradoxales – que tout gourou de l’âme humaine se doit de décliner de séminaires en formations, de bouquins bourre-crâne en pensées aussi grandiloquentes que superficielles, de séances de yoga du moi profond en livres égocentrés comme l’est celui qui m’inspire cette chronique.

Car, derrière ce titre qui laisse croire que Francis Huster pense avant tout au lecteur et à son développement, l’auteur, comédien que par ailleurs j’apprécie, se centre avant tout sur lui-même et sur ce Molière pour qui – c’est lui qui le dit – il a tant fait durant toute sa carrière.  Sous le couvert de bons conseils à donner, il se drape de la dignité de qui a tout compris de la vie de Molière, vrai Dieu des tréteaux valant tellement plus que le petit Poquelin qu’il fût ! Et, in fine, le livre se résume à magnifier ce Molière, sa capacité à traduire la puissance de la vie et la magie du théâtre tellement mieux que ses contemporains nommés Shakespeare, Corneille, Racine ou autres plumitifs à qui les études classiques reconnaissent quelques mérites sans grande importance.

Le ton choisi par l’auteur et l’arrogance de son discours ont eu le don de m’horripiler au long des pages. Comme si l’auteur était le seul homme de théâtre à avoir tout compris du Maître au point d’instituer son serviteur en donneur de leçon pour l’éternité et laisser entendre qu’il est le seul digne de réincarner Molière sur scène. Gonflée, la plume Huster ! Gonflante aussi !

J’ai néanmoins poursuivi ma lecture avec de moins en moins d’enthousiasme, me forçant à une analyse de contenu froide mais stricte. Résultat : pas mal d’incohérences d’un chapitre à l’autre : Appel à l’amour et à la haine d’autrui ; chute répétée dans le cliché qu’il prétend surligner en écrivant ‘La dénonciation parisienne du cliché est le top du snobisme intellectuel. L’arme éculée de ce noeud de vipères qui se croit suffisamment singulier pour dénoncer ce qu’il y a de commun chez l’autre‘ … dont acte, M. Huster! Et, même si j’ai été subjugué par le plein du verbe et l’amplitude de la verve, je suis sidéré par l’abîme contradictoire des oppositions, non-sens et pirouettes du jeu théâtral qui est le vôtre.

Ce livre nous grandit-il ou nous engonce-t-il dans notre médiocrité ? On se sait trop ‘il nous ‘Molièrise’ ou s’il nous ‘poquelinise’… Mais, à la Huster, on saute dedans, dessus, on s’enivre de bons mots, de tournures de phrases, d’idées et de vue de l’esprit pour, au fond, passer peut-être à côté des valeurs glissées entre les lignes, valeurs à mes yeux indéfendables sauf à être fortement imbu de soi-même.

Le lecteur de cette chronique l’aura compris : selon ma lecture de la harangue de Francis Huster, cet auteur avait envie de crier à l’humanité qu’il possède toutes les qualités pour se prétendre la réincarnation de Molière en nos jours. Avec ou sans son chapeau d’Académicien a-t-il convaincu ? Pas sûr, loin s’en faut !

Ce qu’en dit l’éditeur:

Ne baisse pas la tête, ne t’excuse jamais de ce que tu es.
Ne renie pas ta jeunesse, n’étouffe jamais tes émotions.
Cesse de critiquer les autres : fais mieux qu’eux.
Cesse de convoiter ce que tu n’as pas : donne-toi les moyens de le posséder.
Ne refuse pas le malheur : affronte-le et profites-en pour t’aguerrir.
Ne contourne pas la difficulté : prends plaisir à la résoudre.
N’attends rien des autres : ils finiront par te suivre.

Qu’est-ce qui, à un moment de leur vie, conduit certains à renverser la table ?
À prendre la main que personne ne leur tend ?

L’essentiel est d’être plus fort que la masse, plus grand que la meute. Pour vivre, il faut savoir courir le risque de déplaire.
Il ne tient qu’à nous d’être ivres de bonheur, de rage, ou d’excès. Ce serait là notre génie, comme le fut celui de Molière.

Migrants & Réfugiés

Réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents

Par Claire Rodier

avec la participation de Catherine Portevin

Editions : La découverte

ISBN : 978 2348 040 665

Ma cote: 9 / 10

Ma chronique:

Catherine Rodier, cofondatrice du réseau euro-africain Migreuro est aussi juriste. Son travail sur les politiques européennes d’immigration et d’asiles lui permet la rédaction de cet essai qui possède la triple qualité d’être court, documenté et d’une lecture aisée, pratique, efficiente. Pour ce travail de vulgarisation (Non, ce n’est pas un gros mot, c’est un compliment !), l’auteure a bénéficié de la participation de Catherine Portevin, journaliste à ‘Philosophie magazine.

En un jeu de 24 questions, souvent le reflet de la bonne foi de ceux qui cherchent à comprendre, elle ouvre une réflexion sur les politiques migratoires de notre vieille Europe et sur les présupposés bien erronés, fantasques ou intellectuellement malhonnêtes sur lesquels le monde politique, tout partis confondus, s’entend alors qu’il n’y a pas, ou si peu, de résultats probants.

Après une très simple explication de ce qui différencie les migrants des réfugiés, l’auteure s’attache à démonter l’arbitraire qui gère le droit à l’asile ou le rejet aux frontières. Elle précise, chiffres en mains, qui sont les migrants qui tentent l’entrée en Europe, disqualifie tous ceux qui prétendent découvrir une crise migratoire qui aurait été impossible à prévoir, à réguler, à solutionner autrement que par l’instauration de quotas, l’érection de murs et la construction de prison rebaptisés ‘Centres fermés). Elle déconstruit les fausses bonnes raisons qui ont donnés naissances aux hotspots, gare de triage sans critère humainement validés. Dans la foulée, elle compare le coût de la surveillance des frontières européennes (quelques 13 milliards, à tout le moins) aux sommes dépensées par les migrants (15 milliards, donnés pour une bonne part aux passeurs) Et, une fois encore, elle s’interroge. Notre politique migratoire est-elle juste, efficace, humainement acceptable alors que la migration est un phénomène planétaire qui a toujours existé et qui ne pourra pas disparaître vu les situations politiques, économiques, climatiques et intellectuelles des peuples. Croire le contraire ne permet que de cautionner les écarts aux conventions et traités humanitaires signés par les états mais trop souvent non respectés, contournés, falsifiés lorsqu’ils sont expliqués au grand public.

La question de savoir si l’Europe, la France (le lecteur belge lit « La Belgique ») ont-elles la capacité d’accueillir cet afflux de migrants est posée. Avec l’argumentation connue : Non, soyons suffisamment lucides pour dire non à ces étrangers qui viennent manger le pain de chez nous, prendre nos emplois et faire exploser notre sécurité sociale, l’autrice pointe la désinformation, volontairement exercée par ceux qui ont intérêt politique à discréditer l’étranger. On ne le dit pas assez, les études montrent à l’envi que les populations de migrants sont aussi des contributeurs à la croissance économique sur le long terme.

Quand le Politique mettra-t-il en œuvre une politique migratoire qui tienne compte de la peur de ceux qui se sentent envahis ET, TOUT EN MÊME TEMPS, qui mise sur une information réelle de la situation, sur une éthique humaine dans le choix des solutions envisagées et sur la réorientation des coûts de surveillance des frontières vers une réorganisation inclusive des flux migratoires dans l’ensemble des payes, des régions ? 

Ce tout petit opus, moins de 100 pages, est grand, très grand par la réflexion qu’il féconde !

Ce qu’en dit l’éditeur:

L’arrivée en grand nombre de réfugiés et de migrants en Europe, à partir de 2015, ainsi que les nombreuses morts en Méditerranée, dont celle, très médiatisée, du petit Aylan Kurdi, ont souvent ému et « bousculé » la population européenne. Toutefois, après une première phase d’accueil, un discours officiel de défiance, voire hostile aux migrants s’est progressivement imposé sous la pression de l’extrême droite européenne, les transformant, ainsi que ceux qui leur portent assistance, en ennemis à combattre : en témoignent notamment les attaques contre le bateau humanitaire Aquarius en 2018. Malgré une baisse spectaculaire du nombre d’entrées irrégulières sur le territoire européen, les inquiétudes et les réticences s’expriment chez ceux qu’un élan de solidarité avaient poussés à ouvrir leurs portes aux migrants, et de nombreuses questions émergent : quelle différence entre réfugiés et migrants ? Combien sont-ils ? La France et l’Europe ont-elles la capacité d’accueillir ces migrants, compte tenu de la crise économique ? Les murs servent-ils à quelque chose ? Qu’est-ce qu’un hotspot ? Qu’est-ce que le délit de solidarité ? Ne vaudrait-il pas mieux les aider à rester chez eux ? C’est pour répondre sans tabou à ces interrogations légitimes, et à bien d’autres, que ce petit livre a été conçu.

Le ghetto intérieur

Santiago H. Amigorena

Edition P.OL. août 2019

ISBN: 978 2818 047 811

Ma cote: 10 / 10

Ma chronique:

Le ghetto intérieur… un titre percutant pour un roman qui l’est bien plus encore.

Santiago H. Amigorena, auteur argentin vivant actuellement en France, écrit ici un livre poignant sur la Shoa, sur l’identité juive, la culpabilité et le silence.

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire. Ce roman raconte l’histoire de ce silence – qui est aussi devenu le mien, dit Santiago H. Amigorena en quatrième de couverture.

Et le silence, l’auteur connait. Muet de naissance, il le vit dans ses tripes depuis longtemps. Ce qui ne l’a pas empêché, il est vrai, de s’exprimer à travers son oeuvre romanesque et les nombreux scénarios de film qu’il a signé.  Un coup d’œil sur sa bibliographie suffit à nous en convaincre.

Dans ce 10e roman, le silence est celui de la culpabilité de l’homme, Vicente Rosenberg, qui s’est toujours promis de revenir un jour vers sa famille à Varsovie. Mais, happé par le quotidien, l’espoir d’un monde de paix, les projets d’une vie de famille, d’une réussite professionnelle, il n’a pas pu entendre ce que disait sa mère dans ses lettres. Envoyées d’un Varsovie, terrain de jeux de l’antisémitisme nazis et des froids calculs d’anéantissement total d’un monde juif, ces besoins exprimés, ces manques et demandes apparaissent, de nos jours, comme d’évidentes alarmes. Comment de tels signaux n’ont-ils pas été mieux perçus ? Comment n’ont-ils pas déclenché les réflexes moraux à mettre en œuvre ? Voilà bien une réflexion bien-pensante qui ne tient pas compte des méandres de l’esprit capable de se construire tant de verrous et de cadenas face à l’impensable, l’inadmissible et pourtant bien réel quotidien du ghetto de Varsovie. Ce roman retrace la parallèle descente en abîme de l’Europe des années 30-40 et celle d’un émigré juif qui peine à se définir comme tel, sent que le monde bascule, mais ne sait comment contrecarrer ce glissement, cette perte d’humanité.

Un roman puissant. Un angle d’approche de la Shoa original qui ne peut laisser indifférent. Peut-on imaginer cette ghettoïsation intérieure ? Peut-on deviner les forces de destruction qui murent un homme, un mari, un père, un fils dans un silence qui ne laisse aucune place à l’avenir, à la renaissance ? Santiago H. Amigorena nous donne d’y croire, même sans tout comprendre. Et il nous invite à nous laisser interpeller par le questionnement de Vicente Rosenberg. Qu’est-ce qu’être juif ? Et pour ceux qui ne le sont, qu’est-ce qui justifie l’antisémitisme et le silence devant celui-ci ?

Avec une écriture simple, construite sur la juxtaposition de phrases courtes, de propositions qui marquent l’enchaînement logique de la pensée, l’auteur nous donne accès à la construction d’une réflexion vitale et aux questions qu’elle suscite, aux peurs ou envies de fuites qu’elle révèle. Le style de S. H. Amigorena nous prend par la main et nous conduit au cœur de ce silence, ghetto intérieur qui ne manquera pas de nous bousculer à propos de la vie, des choix à poser, des paroles à dire, des silences à partager. 

Un grand roman de cette rentrée littéraire de fin 2019 ! Je ne peux qu’en conseiller la lecture, de même que celle des excellentes critiques lues dans la Presse ou sur les sites de partages littéraires.

Ce qu’en dit l’éditeur:

[Source: P.O.L.] Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Santiago H. Amigorena raconte le « ghetto intérieur » de l’exil. La vie mélancolique d’un homme qui s’invente une vie à l’étranger, tout en devinant puis comprenant la destruction de sa famille en cours, et de millions de personnes. Vicente et Rosita étaient les grands-parents de l’auteur qui écrit aujourd’hui : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né ». Ce roman est l’histoire de l’origine de ce silence.

Ce qu’en dit la Presse:

LaLibreBelgique   29 octobre 2019 Le Ghetto intérieur est un livre superbe et immensément troublant, où les silences sont au centre, comme la culpabilité.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LALIBREBELGIQUE
LeMonde   07 octobre 2019 Dans son nouveau livre, l’écrivain raconte son grand-père, juif polonais émigré en Argentine avant-guerre et révèle l’origine du silence qui habite son œuvre.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEMONDE
Culturebox   27 septembre 2019 Avec « Le Ghetto intérieur », le romancier Santiago H. Amigorena rejoint Primo Levi, Jorge Semprun ou Imre Kertész en apportant sa pierre à l’édifice littéraire qui œuvre pour la mémoire de toutes les victimes de la Shoah, et au-delà, de l’humanité. Un grand livre.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : CULTUREBOX
Actualitte   26 septembre 2019 Le roman de Santiago H. Amigorena est remarquable en ce qu’il explore avec pudeur une autre forme de violence engendrée par la guerre et la Shoah – celle exercée sur les survivants – et qu’il redonne la parole à un homme qui en avait été privé, victime lointaine mais ô combien réelle.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : ACTUALITTE
LeFigaro   19 septembre 2019 À l’heure où les étals des librairies sont occupés, comme chaque fin d’été, par une majorité de livres impersonnels dans l’écriture, détimbrés ou sans tonalité particulière, voilà un roman avec voix et modulation, un roman chuchoté, un roman dérangeant aux pages troublantes.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEFIGARO
Lexpress   19 septembre 2019 Puissant et déchirant, « Le ghetto intérieur », son 10e livre, publié comme les neuf précédents chez P.O.L, participe de cette entreprise en racontant l’histoire de son grand-père, Vicente Rosenberg, juif polonais émigré en Argentine en 1928 avec l’espoir de tirer un trait sur l’antisémitisme gangrénant une partie de la société polonaise.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEXPRESS
Bibliobs   04 septembre 2019 Exilé en Argentine, Vicente Rosenberg a vécu avec la culpabilité d’avoir échappé à la Shoah. Son petit-fils lui rend la voix dans ce livre aux accents de kaddish.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : BIBLIOBS
LaCroix   30 août 2019 Décrivant l’impuissance d’un homme, son grand-père argentin, alors que la Shoah frappe sa famille restée à Varsovie, Santiago Amigorena offre une méditation puissante sur l’exil et le poids du silence au cœur d’une famille.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LACROIX

A propos de l’auteur:

Santiago H. Amigorena est né à Buenos Aires en 1962. Après une enfance en Argentine et en Uruguay, il s’installe en France en 1973. Muet de naissance, il se lance très tôt dans l’écriture. Il a écrit une trentaine de scénarios pour le cinéma dont notamment Le Péril jeune de Cédric Klapisch et Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa.

Il écrit aussi des articles pour La Lettre du cinéma et Les Cahiers du cinéma. A ce jour, 10 romans déjà publiés chez P.O.L. : Une enfance laconique (1998); Une jeunesse aphone (2000); Une adolescence taciturne (2002) et Le premier amour (2004); 1978 (2009); la première défaite (2012); Des jours que je n’ai pas oubliés (2014); Mes derniers mots (2015), Les premières fois (2016) et Le ghetto intérieur (2019).

Les secrets du bastidon bleu

De Paul De Ré

ISBN: 9782930657530

Editions Murmure des soirs

Ma cote: 9 / 10

Ma chronique:

Avec « Les secrets du bastidon bleu », Paul De Ré nous embarque, une nouvelle fois, dans un roman pouvant apparaître du terroir mais relevant tout autant d’une chronique sociale de la France des années 1930-1940. L’auteur, comme pour tous ses livres, s’est nourri de multiples recherches et d’une fréquentation de longue durée – en fait, bien des années – du lieu où il plante le décor et l’intrigue de son roman. Il en résulte l’histoire parfaitement accessible de Giuseppe ou Auguste, migrants, politique pour l’un, économique pour l’autre, et de leurs enfants Livio, Toinette et Victor qui grandissent au cœur d’un village déchiré entre défenseurs, passifs ou actifs, d’une soumission ou collaboration à Vichy ou, au contraire, d’une résistance et d’un soutien à porter, à grand prix parfois, au Maquis du Ventoux.

Avec ses allers et retours entre passé et présent et la complicité d’un personnage énigmatique qui, en italique, introduit chacun des chapitres pour ne se dévoiler pleinement qu’au terme du récit, l’auteur nous prend par la main, le cœur et l’esprit pour la découverte d’une des plus sombres pages de l’histoire de France. « Les secrets du bastidon bleu » se révèlera donc un livre qui ne rappellera pas aux touristes-vacanciers que nous sommes volontiers, le traditionnel soleil de Provence, son ciel bleu et ses cabanons et lavandes de carte postale. Pour illustrer la couverture de son roman, avec subtilité, l’auteur a demandé à Irène Delré-Delaitte, son épouse artiste, de créer une aquarelle qui évoque un bastidon provençal sous une météo tourmentée. Parfait miroir du sujet traité !

Voilà donc une histoire qui donne à réfléchir puisqu’elle s’avère, de nos jours, prête à recommencer sous une forme ou l’autre.  Le temps choisi n’est pas innocent, les situations de migration non plus. La transposition du thème de ce roman à notre époque s’établit sans peine dans nos esprits.  La montée des totalitarismes, des restrictions de liberté de paroles, le déclin économique des régions rurales réclament aussi, de nos jours, des prises de position, en actes et en paroles et, inévitablement, des divergences, des oppositions, des scissions au sein des région, des villages ou des familles. Chacun se devra de traverser le temps avec ces déchirements, ces éloignements et les silences meurtris ou conflits que de telles épreuves engendrent.

Paul De Ré a gardé, de son passage en chansons, la capacité de saisir une ambiance, une mise en situation, une description des lieux, des personnages à qui il donne vie en quelques mots, toujours choisis et soulignant la merveilleuse richesse de notre langue française. Le lecteur découvre donc, avec bonheur et en quelques mots seulement, quelques magnifiques descriptions d’un soir tombant sur le village, d’un retour des alpages, des travaux des champs ou le récit des veillées, sous la fumée des pipes des hommes, dans le cliquetis des aiguilles des femmes, les échanges de nouvelles du Pays ou le regard silencieux des adolescents amoureux. Tous ces tableaux démontrent, à suffisance, la capacité d’observation de l’auteur. Mais, comme il le dit souvent lui-même, Paul De Ré a éprouvé le besoin de ne plus se contenter de croquer une histoire en quelques couplets et refrains. Il préfère maintenant laisser mijoter, mûrir, grandir et se développer ses sujets… Quel bonheur pour le livre et ses lecteurs ! Toujours avec des mots choisis, un phrasé et une syntaxe de haut niveau, il assaisonne, complète, illustre et donne corps à ses propos en insufflant dans ses histoires la vie et le rythme de vie de ses héros.  Des chansons, très souvent déjà « chroniques du temps qui passe ou d’une époque’, (A lire ou écouter, par exemple : ‘On entre d’un seul pas’ ou ‘J’veux te présenter’ ou encore ‘Rosalie Bonbon’ …) Paul De Ré est passé à des romans qui donnent, de surcroît, la possibilité de revisiter l’Histoire, les époques, les us et coutumes à travers des héros qui ont une vie à construire, avec ses surprises, ses peines, ses joies et, toujours, une aspiration au dépassement.  Derrière chacun de ses romans, il y a le regard de l’écrivain posé sur notre humanité, celle d’hier, celle d’aujourd’hui. Et, pour le lecteur, le questionnement qui en découle.

Tentés ? Bienvenue donc au bastidon bleu !           

Ce qu’en dit l’éditeur:

C’est l’histoire de deux familles de migrants, dans les années 1930 et 1940 ; l’histoire de Sylvestre, le paysan des Hautes-Alpes, dont les terres ne suffiront pas à nourrir les descendants ; l’histoire de Giuseppe, saisonnier italien fuyant le fascisme avec sa femme et son fils ; l’histoire de la France aux pires moments de son passé, auxquels se trouvent mêlés Livio, Auguste, Toinette et Victor ; l’histoire d’un petit village provençal qui finit par se déchirer entre fervents défenseurs de la collaboration et sympathisants du maquis Ventoux.
C’est aussi l’histoire de Nathan, le vieux juif de Carpentras, qui égrène ses souvenirs – et celle, enfin, du narrateur, dont l’identité demeure mystérieuse.
Telles sont les grandes lignes de ce roman, pour la mise en œuvre duquel l’auteur n’a pas hésité à quitter le confort de son terroir, et de cette Belle Époque qui l’a toujours si bien inspiré.

A propos de l’auteur:

Enseignant de formation, Paul De Ré a touché avec un égal bonheur à la chanson (On entre d’un seul pasRosalie BonbonJe sais pourquoi…) et à la littérature. Quoi qu’il entreprenne, il œuvre en éternel amoureux de la vie et de la langue bien écrite.

Chez le même éditeur: La pierre au coeur (tome 1 et tome 2), Mademoiselle de ces gens-là et Les secrets du bastidon bleu.

Citations:

  • C’est l’heure où la montagne est la plus belle ; l’heure où, sur un fond du ciel d’une indicible limpidité, tous les sommets du couchant se sont ourlés de ce rouge orange qui contraste à merveille avec le mauve violacé des versants qui s’enténèbrent ; l’heure, enfin, où la fraîcheur du soir vous ramène aux narines, en un délicieux pot-pourri, mille et une senteurs qui s’étaient assoupies à la chaleur du jour.
  • Le soir venu, les deux familles se sont retrouvées dans la salle de séjour où le poêle est allumé été comme hiver. Comme à l’église, les hommes se sont installés d’un côté, les femmes de l’autre. Déjà la fumée des pipes embrume l’atmosphère; on entend, tout à côté, les bêtes qui soupirent en tirant sur leurs chaînes. Toinette, mine de rien, s’est arrangée pour tirer sa chaise juste en face de celle de Livio. Ainsi, espère-t-elle, leurs regards pourront se parler autant qu’ils le voudront et même – pourquoi pas? – restés noyés l’un dans l’autre sans que nul ne s’en aperçoive.
  • Dehors, la nuit est tombée. rainettes et grillons se sont tus depuis longtemps déjà, à l’approche de l’hiver. On n’entend, dans la cuisine, que l’impitoyable va-et-vient de l’horloge qui décompte les heures perdues – heures d’amour pour l’une… heures de liberté pour l’autre… heures de paix et de bonheur pour tous.