Une joie féroce

*** Chroniques de la rentrée 2019 # 1 ***

De Sorj Chalendon

Editions: Grasset

ISBN: 978 2246821231

« Une joie féroce », dernier titre de Sorj Chalendon est un des plaisirs de cette rentrée littéraire d’automne 2019. le titre, subtil mélange de sentiments contradictoires reflète bien l’écriture en clair-obscur qu’a choisi de développer Sorj Chalendon pour ce roman. On rit, on grince des dents, on compatit, on se moque de la naïveté des personnages, on est éblouit par leur sagesse !
Jeanne est une ‘demande pardon’ permanente. Elle s’efface toujours pour les autres, est à leur service. Soldat inconnu au sein du bataillon des sans nom, elle ne connaît aucun regard tendre et attentionné posé sur elle. Rien d’autre ne l’occupe et la préoccupe que de tenir son rôle de pivot du quotidien pour tous ceux qui n’en ont même pas conscience d’être et donc d’avoir une place à tenir, à commencer par son mari.
Mais voilà, avec un sens diplomatique abscond, la Faculté lui annonce avoir détecté un petit quelque chose qui, sans être même le plus souvent nommé, vous pourrit la vie, ou ce qu’il en reste. La voilà propulsée au statut de combattante face à longue et pénible maladie… Cela va-t-il modifier le regard d’autrui sur elle ? En ce qui concerne ses proches, même pas sûr !
Jeanne va donc s’inventer une vie de résistante. Avec Brigitte, Assia et Mélody, toutes trois, comme elle, assidues des soins cancéreux, elle va faire éclater le misérabilisme ambiant et faire péter la vie comme on ferait sauter un bouchon de champagne ! Pour un coup d’éclat, pour un coup de tête, pour un coup de réussite ou un coup de dépit.
L’histoire est tendre, truculente, grotesque, irréaliste mais tellement vraie. Les traits sont caricaturés, il faut croire à la farce, à une vie meilleure, même rêvée.
Dans la limpidité du récit, on ne sait pas trop où on va, mais on y va avec plaisir. On se laisse emporter par l’histoire, on partage les joies, les peurs, la tristesse et la révolte de la bande des quatre… Sorj Chalendon nous emmène où il veut jusqu’à l’étonnement, le biais inattendu et une fin qui laisse la question du bien et du mal en suspens ! Chacun appréciera à son aune. Il reste un vrai et bon roman, signé par une plume qui n’a plus rien à prouver et qui continue enchanter la vie d’un regard particulier.

Citations:

  • Le cancer n’est pas un rhume. Le cancer ne s’attrape pas, c’est lui qui vous attrape.
  • Mais on n’est pas malade du cancer. Pas seulement. Malade ? Le mot est trop petit, trop étriqué… 
  • Lorsque j’ai quitté la clinique, sept patientes attendaient. J’avais lu qu’une femme sur huit développait le cancer du sein au cours de sa vie. Il était là, l’échantillon. Huit silences dans une pièce sans fenêtre. Huit poitrines à tout rompre. Huit regards perdus sur des revues fanées. Huit naufragées, attendant de savoir laquelle d’entre nous.
  • Ensemble, elles ont détruit le pavillon des cancéreux pour élever une joyeuse citadelle.
  • Mon destin m’échappe, c’est la première leçon du cancer. Se réapproprier rageusement son destin est la deuxième leçon.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.
Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.
Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.
Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

La mer à l’envers

***Rentrée littéraire 2019 # 8***

De Marie Darrieussecq

Editions P.O.L.

ISBN: 9782818048079

Ma cote: 6 / 1O

Ma chronique:

Je découvre l’autrice, Marie Darrieussecq, avec ce roman de notre temps. L’écriture des premières pages est fulgurante. Je suis en croisière d’agrément avec Rose. Je ne sais pas trop pourquoi elle y est sans son mari mais avec ses enfants. Peu importe, on fera connaissance. Je la sens tourmentée par une décision de vie à prendre. Peu à peu, je comprends qu’elle doit choisir entre un divorce avec un mari porté, plus que de raison, sur la boisson ou la poursuite d’une route commune, mais sur quelles bases? A elle de le savoir. Moi, je profite de la croisière.

Et puis, une nuit, entre la Lybie et l’Italie, le bateau repère une pneumatique de migrants qui appellent à l’aide. Les recueillir à bord est une priorité, ne pas les mélanger avec les touristes semble en être une autre, toute aussi importante pour le business.

Mais, Rose, curieuse, thérapeute et en questionnement sur sa vie, va se montrer encore plus curieuse de la vie d’autrui. Elle laisse ses enfants endormis dans la cabine et rejoint un pont inférieur où elle découvre Younès qui a fuit le Niger pour le « Pays », l’Angleterre, le seul au monde où on ne contrôle pas l’identité des gens dans la rue… Younès plonge ses yeux dans ceux de Rose et réclame un téléphone. Rose lui donnera celui de son fils Gabriel. Petit geste, larges conséquences…

La « Mer à l’envers », est un merveilleux titre qui renverse les situations, les valeurs, les priorités. Il illustre cette transformation d’une mère centrée sur elle et ses problèmes en une mère qui, parfois décide, parfois subit ses impulsions mais pose des gestes qui vont métamorphoser la vie, celle de Younès comme celle de sa famille. La mère est double, celle de ses enfants, celle de Younès. Elle est épouse en rupture mais s’appuiera sur son mari, ses enfants, pour se sortir de la situation longtemps cachée de ce lien, ce fil invisible, qui, par le téléphone donné, tisse de nouvelles relations et trame la vie sur un canevas que personne n’attendait, n’espérait ou imaginait.

Avec une écriture, qui au fil des pages, se révèle moins tranchante, moins explosive, Marie Darrieussecq pose tout de même d’excellentes questions, sans manichéisme aussi inutile qu’outrancier. Tout en nuance, elle pose un regard sur les différentes politiques migratoires, interroge le monde des croisières grand luxe pour touristes non pensants. Elle pousse le lecteur à prendre conscience que les croisières organisent un tour en mer pour permettre aux croisiéristes d’échapper à la ‘vie impossible qui est la leur’… alors que des migrants, dans le même espace, rêvent d’une traversée pour trouver, enfin, ‘une vie possible’ sans retour à la case départ.

Et, tout à tout, parce que tout est imbriqué, l’autrice pose aussi des bonnes questions sur ce qui fonde la vie de couple, la famille, les choix de vie, les fuites en avant dans la boisson ou les déménagements… C’est notre monde et ses stéréotypes qui sont questionnés et revisités.

A ce titre, avec « La mer à l’envers », Marie Darrieussecq nous offre une héroïne qui interpelle. L’héroïsme de Rose tient dans un GSM donné, sans rupture de communication. Alors, même si, comme le dit la quatrième de couverture, Rose n’est héroïque que par moments, le roman met l’héroïsme à portée de mains. Après tout, il serait bon, parfois, de se laisser pousser par une douce folie qui laisse la place à autrui.

Un roman réussi, utile, sans être tout au long aussi emballant que ses cinquante premières pages.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Source: [le site P.O.L. renvoie sur Babelio…]

Rien ne destinait Rose, parisienne qui prépare son déménagement pour le pays Basque, à rencontrer Younès qui a fui le Niger pour tenter de gagner l’Angleterre. Tout part d’une croisière un peu absurde en Méditerranée. Rose et ses deux enfants, Emma et Gabriel, profitent du voyage qu’on leur a offert. Une nuit, entre l’Italie et la Libye, le bateau d’agrément croise la route d’une embarcation de fortune qui appelle à l’aide. Une centaine de migrants qui manquent de se noyer et que le bateau de croisière recueille en attendant les garde-côtes italiens. Cette nuit-là, poussée par la curiosité et l’émotion, Rose descend sur le pont inférieur où sont installés ces exilés. Un jeune homme retient son attention, Younès. Il lui réclame un téléphone et Rose se surprend à obtempérer. Elle lui offre celui de son fils Gabriel. Les garde-côtes italiens emportent les migrants sur le continent. Gabriel, désespéré, cherche alors son téléphone partout, et verra en tentant de le géolocaliser qu’il s’éloigne du bateau. Younès l’a emporté avec lui, dans son périple au-delà des frontières. Rose et les enfants rentrent à Paris.

Le fil désormais invisible des téléphones réunit Rose, Younès, ses enfants, son mari, avec les coupures qui vont avec, et quelques fantômes qui chuchotent sur la ligne… Rose, psychologue et thérapeute, a aussi des pouvoirs mystérieux. Ce n’est qu’une fois installée dans la ville de Clèves, au pays basque, qu’elle aura le courage ou la folie d’aller chercher Younès, jusqu’à Calais où il l’attend, très affaibli. Toute la petite famille apprend alors à vivre avec lui. Younès finira par réaliser son rêve : rejoindre l’Angleterre. Mais qui parviendra à faire de sa vie chaotique une aventure voulue et accomplie ?

Les chaussures italiennes

Par Henning Mankell

ISBN : 9782757821628

Traducteur: Anna Gibson  

Éditeur : POINTS (10/02/2011)

Ma cote: 9 / 10

En 10 lignes, max! (Pésentation du livre par frconstant)

Henning Mankell signe ici un roman social. Les silences et solitudes consécutifs d’un ratage professionnel et humain se disent et se tissent à travers des mots simples, une écriture fluide et une amertume à fendre la glace. Le lecteur va pourtant se laisser porter par cette réflexion sur la vie, sur les promesses faites et la nécessité d’aller jusquoù il est juste et vrai d’aller… même si la vie doit basculer, même si la vie risque de reprendre ses droits. Un vrai et beau roman humain qui se laisse lire pour son histoire et ses silences interrogateurs!

Ma critique:

Henning MANKELL, connu et apprécié pour ses romans policiers et son inspecteur Wallander est aussi une grosse pointure dans le domaine du roman social, que ce soit par ses analyses fines du monde de l’Afrique ou celles de la société des pays de la froide Baltique.

« Les chaussures italiennes » (Ed.: Points, n°P2559) est un bijou d’écriture. Dans un style qui donne à voir et à imaginer, un verbe qui dit l’essentiel et laisse résonner les silences, Mankell nous conte le parcours de Frederik Welin, ancien chirurgien devenu solitaire, bourru sur son île. Dans un inconfort austère rimant parfaitement avec le ratage apparent de son existence, il vit entre sa maison, l’appentis, le ponton et son trou dans la glace. Pour compagnie, il n’a que son vieux chien, un chat, une fourmilière et sa solitude amère, à peine perturbée par les seules visites de Jansson, son facteur hypocondriaque .
Mais tout bascule lors de l’arrivée sur sa glace de Harriet, son amour de jeunesse. Mourante, elle vient lui réclamer l’accomplissement d’une vieille promesse: aller jusqu’au lac dont il lui a tant parlé alors. 

Et l’épopée commence. Traverser les paysages glacés s’avérera bien plus simple que de réemprunter les chemins d’une vie ancienne qu’il croyait sans surprise. Le retour vers son passé sera bouleversant. Il lui faudra apprendre à retisser des liens, à mettre des mots sur l’essentiel à partager et à « aller jusque là! » Pas plus loin, peut-être, mais jusque là.

A travers ce roman, ce sont les thèmes de la réussite professionnelle, du lien social, de la famille, de l’erreur et de sa réparation que Mankell aborde. L’histoire, pour le plaisir de lire, nous permet de nous laisser porter par la fiction… les silences du livre nous invitent à plonger dans nos propres relations aux autres, au monde et à nous-mêmes. Un très bon MANKELL!

Ce qu’en dit l’éditeur:

A soixante-six ans, Fredrik Welin vit reclus depuis une décennie sur une île de la Baltique avec pour seule compagnie un chat et un chien et pour seules visites celles du facteur de l’archipel. Depuis qu’une tragique erreur a brisé sa carrière de chirurgien, il s’est isolé des hommes. Pour se prouver qu’il est encore en vie, il creuse un trou dans la glace et s’y immerge chaque matin. Au solstice d’hiver, cette routine est interrompue par l’intrusion d’Harriet, la femme qu’il a aimée et abandonnée quarante ans plus tôt. Fredrik ne le sait pas encore, mais sa vie vient juste de recommencer.

Le temps de deux solstices d’hiver et d’un superbe solstice d’été, dans un espace compris entre une maison, une île, une forêt, une caravane, Mankell nous révèle une facette peu connue de son talent avec ce récit sobre, intime, vibrant, sur les hommes et les femmes, la solitude et la peur, l’amour et la rédemption.

Né d’aucune femme

De Franck Bouysse

ISBN : 9782358872713

Edition : La manufacture des livres  (10/01/2019)

Ma cote :  9/10

Ma chronique:

Franck Bouysse, une plume noire qui illumine le désespoir et colore demain d’espérance.

Bouysse nous entraîne au cœur d’un monde où se vendent les enfants sans que le reste de la fratrie ne soit même assurée de s’en porter mieux. On pénètre un monde où le Maître et Seigneur peut, sous la coupe de la reine-mère, se poser au-dessus des lois et vivre pour le dessous de sa ceinture sans amour, sans passion, rien qu’avec violence et mépris pour une gamine de quatorze ans.  Un monde où le médecin n’est pas du côté du malade, où l’asile est fermé à tout, surtout à la chaleur humaine… quoi que, c’est là que de timides ouvertures prendront naissance pour que Rose trouve la force de continuer à se battre.

Cela semble noir, noir de chez noir. Et pourtant. Le lecteur devine que le combat de David contre Goliath, ici de Rose contre son acheteur, est une lutte où devra triompher un avenir.

Tout le livre est promesse d’embellie… mais à quel prix !

Le livre refermé, il me reste une amertume humaine. Je réalise que de telles situations ont pu exister. Ne nous voilons pas la face, que ces situations existent encore dans un monde dominé par l’argent, la violence, le pouvoir et ses pendants, la pauvreté et la rage d’en sortir et de reprendre le pouvoir sur son destin.

Franck Bouysse distille les mots, les idées, les faits avec finesse. Des mots, simples mais justes, une vraie plume merveilleuse d’émotion, de profondeur et de respect pour ses personnages. La noirceur du thème et son traitement renforce le message de foi en l’âme humaine.

Franck Bouysse, incontestablement, un auteur à suivre.

Pour la petite histoire, ‘Né d’aucune femme’ de Franck Bouysse était parmi les 5 finalistes du Prix Orange 2019. Le lauréat retenu a été Matador Yankee de Jean-Baptiste Maudet.

Ce qu’en dit l’éditeur:

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile ».
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ?
Demandais-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose.
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquelles elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Les choses humaines

***Rentrée littéraire 2019 #7***

Editions : Gallimard (22/08/2019)

Par Karine TUIL

ISBN : 978 207 27 2933 1

Ma cote : 8/10

Ma critique :

La plume de Karine TUIL trempe dans un bain de vérités lorsqu’elle nous distille les élans, les tensions, les combats et les déchirements qui jalonnent la vie du couple Farel. Différemment mais à hauteur égale, Jean, journaliste de Télévision qui se sait célèbre et veut durer et sa femme Claire, connue pour ses engagements féministes, sont le reflet de ces assoiffés de pouvoir qui occupent les places que tout le monde leur envie tant que ne résonne aucun de ces bruits de casseroles que les médias, la rumeur et, très largement, les réseaux sociaux adorent alimenter, amplifier même au-delà de toute vérité ! C’est notre époque !  

L’histoire de ce couple où chacun se donne les moyens de rechercher le pouvoir  pourrait n’être qu’un banal exemple de ce qui existe de nos jours. Il est aussi une occasion idéale d’observer le bouleversement  du jugement consensuel des personnes lorsque l’apparence, souvent courtisée, du quotidien vient se fracasser sur le rocher d’une accusation de viol qui, pour ce couple, balance sans nuance leur fils Alexandre du côté des porcs.

Assurément Karine TUIL possède toute la finesse du métier pour styliser ces soifs de pouvoir, ses conquêtes territoriales de zone d’influence, ces travers et perditions qui stagnent au fond des âmes sujettes aux lois de l’apparence, de la chosification des êtres et de la domination de l’idéologie du jetable, surtout peut-être dans le domaine des relations dites pourtant encore humaines.

Avec son roman « Les choses humaines », l’autrice réussit son pari de nous prendre dans les filets d’une actualité scandaleuse que les lecteurs vont suivre avec la passion accordée aux potins, rumeurs, fausses vérités et assertions bancales qui font les choux gras des médias de bas-étages, des zincs où défendre son point de vue coûte moins cher que le ballon de rouge ou le kawa qu’on s’y enfile. Et pour élargir le débat, on utilisera, sans retenue, toutes les messageries de la Toile qui font enfin se tenir debout tous les tweeters à grandes gueules qui auraient encore bien des choses à dire et révéler ! On suit, on débat, on commente. On en ajoute, on préjuge et condamne. La mesquine finalité étant d’enfin pouvoir se sentir supérieur aux modèles qui nous ont trop fait rêver sans qu’on ne puisse être de leur monde.  

Mais avec ce même roman, c’est aussi, autre domaine d’excellence de Karine TUIL, l’occasion de proposer aux lecteurs le partage d’un regard lucide sur les faiblesses de notre Temps. A la vitesse où nous vivons, sommes-nous encore capables de discerner l’important de l’artifice ? Un enfant peut-il exister et être considérer pour lui-même avant qu’il ne devienne un problème, une tache sut l’image que revendique d’eux-mêmes les parents ? Et quel est le rôle de l’appareil judiciaire, rendre la dignité à l’humain bafoué ou accoucher d’une présentation, même fausse de la situation qui sauvera la mise à celui qui aura eu les moyens de s’offrir l’avocat le plus subtil, le plus retord ou simplement le plus habile sans recherche fondamentale de la vérité ? La Justice est-elle rendue quand on a simplement obtenu une vérité judiciaire qui permet de fixer les condamnations et indemnités  à faire changer de mains ?

Les choses humaines est un roman qui se laisse lire très aisément. Le lecteur apprécie les mises en situations parfois cyniques mais ‘tellement justes’! Il ne peut que se nourrir, avec bonheur, de la capacité de l’autrice à faire surgir la complexité de la vie à partir des mots simples, colorés et pertinents qu’elle emprunte à notre belle langue…

Ne boudons pas notre plaisir. Mais, ne passons pas à côté non plus d’un essentiel. Si la toute première phrase du roman est vraie : « La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification… », si le moteur de notre société ne tourne qu’à cela, alors ce livre est à recevoir comme une interrogation profonde sur la trajectoire acceptée, assumée par le plus grand nombre. N’y a-t-il pas d’autres voies à prendre, d’autres voix pour élever le débat sur ce qui caractérise la chose humaine ? N’y aurait-il pas comme une urgence à instaurer un autre climat relationnel autour de nous ?

Karine TUIL, sans conteste, une plume à suivre !

Ce qu’en dit l’éditeur:

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Le ciel par-dessus le toit

***Rentrée littéraire 2019 #6***

ISBN: 9782072858604

De Nathacha Appanah

Editions: Gallimard (22/08/2019)

Ma cote: 10/10

Ma chronique:

Je me laisse toucher le cœur par les mots de Nathacha Appanah. Ma main caresse le livre fini comme une main frôle un plant de lavande, de menthe ou de thym, pour le simple bonheur de dégager des arômes et de s’en imprégner. Les mots de cette autrice concentrent toutes les saveurs de la vie : l’amertume et la douceur, les aigreurs et le sel de toutes ces microdécisions qui filent la vie, la tissent ou la déchirent, assurant la pérennité des liens familiaux ou les cassures revendiquant l’éloignement de ses composants à jamais.

C’est avec de mots simples que Nathacha Appanah reconstruit, pour le lecteur, la vie disloquée de Eliette devenue Phénix, de Paloma, sa fille qui s’enfuira sur fond d’une promesse de retour lancée à Loup, ce frère démuni des codes habituels de vie qui, sur un coup de tête, à moins que ce ne soit de cœur, prendra la voiture qu’il ne peut conduire et se trompera de sens à l’entrée de l’autoroute. Un enchaînement de circonstances qui juxtaposent les pièces d’un puzzle sans image dont personne ne pouvait ou voudrait rêver. Ce livre, au titre saluant Verlaine et la mélancolie qui règne sous le toit de toute prison, est le récit d’une vie cauchemardesque qui se reconstruira peu à peu sur la force même de liens capables de transcender les blessures et de recréer la plus grande valeur qui soit, le tissu familial qui berce chacun dans ses peines comme dans ses joies.

Le lecteur choisira son accroche : Phénix, Paloma ou Loup. Ce dernier, par son mal être, la pauvreté des mots dont il dispose, l’incompréhension un peu brutale des gendarmes venus l’interpeller et la décision du juge visant à l’écrouer m’a particulièrement touché. Mais mon cœur s’est aussi gonflé de nostalgie pour le temps de la fausse innocence des parents de Eliette, la rage de celle-ci à renaître Phénix sous le masque de tatouages occultant sa couleur d’enfance et son corps à jamais balafrés par un baiser forcé d’adulte.

J’écoute les mots, j’entends les combats. Je circonscris les maux qui déchirent, les claques qui ferment les portes, les dits ou non-dits qui larguent les amarres. Je distingue dans l’âpreté des combats la dignité et les forces d’attraction qui surpassent tout !  

Et si, par-dessus tout cela, le ciel bleu et calme pouvait ne pas être qu’un mensonge… Si la persistance du bleu du ciel était la clé qui apaise les bleus du corps et re-suscite à la vie ?

Lire Nathacha Appanah, accompagner, ne fusse que 125 pages, Phénix, Paloma et Loup, c’est accomplir le chemin de croix de bien des vies et entendre l’invitation à chanter, malgré tout, l’amour et la solidité des liens familiaux pouvant se tresser, se re-tresser. Un hymne à la joie à venir, la joie à reconstruire, l’amour à réexpérimenter au-delà des échecs.

Voir ce ciel par-dessus le toit, croire en une invitation, une devise de vie à choisir et suivre, voilà le message laissé au creux des pages par Nathacha Appanah ! Un futur prix de la rentrée littéraire 2019 ? On peut le souhaiter !

Ce qu’en dit l’éditeur:

« La jeune femme tatouée fait elle-même tout le travail. Le temps, la médecine et le progrès n’existent pas, elle pourrait être dans une cave, sur une plage déserte, elle pourrait être la toute première femme au monde, qu’importe, elle se cambre, s’accroupit, pousse, respire et tout son corps est animé de contractions qui font comme des vaguelettes sous la surface de sa peau. Elle devient une mer travaillée de l’intérieur et derrière elle, à côté d’elle, le docteur Michel ne fait que regarder et asseoir son impuissance. Il est fasciné par ce retour d’instinct, il est aimanté par le dragon qui semble se réveiller, écaille verte après écaille verte, flammèche rouge après flammèche rouge. Bientôt, pense-t-il moitié émerveillé, moitié effrayé, cette jeune femme au visage si parfait ne va faire qu’un avec le dragon et oui bientôt, elle crie comme l’autre crache des flammes au croissant de son épaule droite, elle se redresse et de ses deux mains, elle attrape le petit garçon qui glisse hors d’elle. » Loup est un adolescent lunaire, emprisonné pour avoir provoqué un accident de voiture en tentant de rejoindre sa sœur Paloma. Leur mère Phénix, la femme tatouée, magnifique et froide, renoue alors avec cette fille transparente qu’elle n’a pas su aimer. Tandis qu’elles tentent de sortir Loup de prison, des souvenirs douloureux de l’enfance volée de Phénix affluent :
La trajectoire d’une mini Lolita livrée par ses parents à la convoitise des adultes dévoile la violence sournoise nichée au coeur d’un quartier pavillonnaire, les faux-semblants des tragédies ordinaires. Après avoir arraché à coup de dents sa place au monde, Phénix devra apprendre à apprivoiser la colère, la solitude, la culpabilité.
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé d’éclats de noirceur nous transporte par la grâce d’une écriture envoûtante vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

La vraie vie

Par Adeline Dieudonné

ISBN : 9782378800231

Éditeur : L’ ICONOCLASTE (29/08/2018)

Ma cote: 8 / 10

Ma chronique:

Une maison, au cœur d’un lotissement où toutes les habitations se ressemblent. La leur, juste un peu plus grande, mieux située, le jardin un peu plus grand et muni d’une piscine. C’était la maison témoin, celle que s’était adjugée le promoteur ou l’architecte, que sais-je ? Mais, quatre chambres tout de même. La sienne, celle des parents, celle du petit frère et celle des cadavres. Cadavres ? Hé oui, celle des trophées d’un père féru d’armes, de chasse, de sang et de violence.

Dans cette maison cerclée de mort, de brutalités et de violences, le père prend son pied, la mère y prend des coups tandis que Gilles, le petit frère y a perd son sourire, son enfance. Elle, la grande sœur, désespère. Elle voudrait pouvoir rendre à Gilles son sourire… Mais, comment maîtriser le temps, le remonter et tout recommencer comme avant la glace et sa crème chantilly ?  

Adeline Dieudonné, primo-romancière belge, signe une belle histoire. Un hymne à la vie, même bancale. Un récit étonnant, triste, lourd, chargé de câlins et de pleurs, de tendresse fraternelle, de démission apparente d’une mère, de mépris et de violences paternelle. La réalité d’une vie de famille qui dérape et glisse inexorablement vers l’horreur d’un père manipulant son fils et anéantissant sa fille, après son épouse.   

La violence de ce récit n’a d’égal que le détachement, la mise à distance que la sœur peut installer pour protéger sa vie et ses rêves. Il y a là, une froideur adulte qui glace le lecteur… et, en même temps, ce livre déborde d’une analyse enfantine de la réalité, une pensée magique de l’enfance qui donne d’aborder le monde et ses atrocités en étant sûr que ce n’est qu’une question de temps, qu’un jour – il ne peut en être autrement – tout sera réglé et Gilles aura de nouveau son sourire au coin des lèvres.

Une histoire ancrée dans une espérance naïve, jamais tout à fait anéantie par une réalité quotidienne bien trop lourde à porter par une enfant, même grande sœur.

Un livre puissant qui se lit avec bonheur, facilité, même s’il laisse un goût amer en bouche. La glace, surtout avec chantilly n’aura jamais plus tout à fait le même goût.

Ce qu’en dit l’éditeur:

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.