Alexandre LACROIX

EAN : 9782370733382




Ma critique :

L’originalité de ce livre, revendiquée par Alexandre Lacroix lui-même, réside dans la position de l’auteur qui cherche à comprendre et à raconter comment un homme devient père. Beaucoup de livres ont été écrits à propos des relations que des fils ou des filles ont entretenu avec leur père. Autant ont abordé le rôle du père dans le ménage, la position de la mère face à l’homme de la maison. Mais l’auteur estime être le premier à avoir abordé l’expérience du devenir père, racontée par l’expérimentateur lui-même.  Sur ce point, je ne serais pas aussi confiant que lui. Robinson, par Laurent Demoulin chez Gallimard(2016) en est un exemple. Cela ne range pas, pour autant, ‘La naissance d’un père’ au rayon des livres inutiles.

Ce livre, en effet est très abordable et néanmoins sérieux. Ecrit par un philosophe qui a l’expérience du terrain puisqu’il a eu cinq enfants, ce titre nous invite à nous souvenir des petits bonheurs qu’on a pu vivre en essayant d’éduquer au mieux nos enfants. Par petits flashs, séquences parfois burlesques et souvent très tendres, il veut nous démontrer comment un homme devient peu à peu père et la sagesse à laquelle les enfants nous invitent lorsqu’on observe leurs centres d’intérêt et leur faculté à s’émerveiller de tout apprentissage.

Je comprenais que les enfants, lorsque nous passons vraiment du temps avec eux, nous rendent le monde une seconde fois. Par empathie, immergés dans leurs impressions, nous nous mettons à redécouvrir des merveilles du quotidien. Un camion poubelles en tournée ou une tractopelle creusant une tranchée vers une canalisation sont, pour un très jeune enfant, des sujets d’étonnement  d’admiration.  

Loin d’être un catalogue de conseils, prétendus bons par l’auteur, ou d’un fourre-tout d’injonctions paradoxales et de principes cinglants, ce livre est aussi témoin d’un regard moqueur sur la vie d’un père, et plus encore sur celle d’un père de famille nombreuse.

Passer de trois à quatre enfants dans une même famille, c’est franchir un cap. Rien n’est plus à vos dimensions. Vous ne pouvez plus monter dans un taxi. Impossible de demander à votre tante ou votre cousin de venir vous chercher à la gare. Les voitures normales sont conçues pour cinq personnes maximum. Quand vous entrez dans une rame de métro, vous ne tenez plus sur un carré de banquettes. Au restaurant, même s’il y a de la place, le serveur doit bouger des tables pour vous installer. Et quand vous allez chez des amis, même s’ils ont une grande maison, vous êtes encombrants. Avec trois enfants, ça passe encore. Mais lorsque vous arrivez à six dans un salon, il y a intrusion, presqu’effraction.

En le lisant et se reconnaissant dans la bonne volonté parfois décalée du père à enseigner au fiston les subtilités de vocabulaire dans notre belle langue française, on se dit que Raymond Devos aurait certes pu préfacer cet ouvrage. Ce qui e veut pas dire qu’après avoir lu, nous nous sentirons plus fort pour expliquer « comment est-ce qu’on parle par devant chez nous ! »

Puis il finissait par s’exclamer : «  Pour toi ! »

  • Oui, c’est la tartine de papa. A la confiture de fraises. Tu en veux une aussi ?
  • Une pour toi. 
  • Attention Giacomo, quand tu parles de toi, tu dois dire « moi ». « Je veux une tartine pour moi ». Ou « Donnez-moi une tartine ». Tu comprends ?
  • Non pour toi. Toi aime la confiture.
  • Je sais, c’est bizarre mon lapin, disais-je en commençant à lui étaler du beurre sur une tranche de pain. Mais le « toi » devient « moi » quand c’est toi qui parles. Par exemple, si je dis « C’est pour toi, Giacomo », toi tu me réponds : « Oui papa, une tartine pour moi ». Tu es un « toi » pour moi et un « moi » pour toi ».
  • « Une tartine veux ! » criait-il en se demandant si je n’étais pas en train de l’embrouiller.
  • Pour simplifier, tu peux aussi dire, ajoutais-je en lui montrant le petit carré de pain qui luisait de beurre et de confiture : « Cette tartine est pour Giacomo ».
  • Non, Giacomo, c’est toi !
  • D’accord, t’as gagné, t’es le plus fort. Régale-toi mon champion.

Cela étant dit, de manière très anecdotique, heureusement, l’auteur ne peut s’empêcher d’égratigner ses semblables par des attaques qui, finalement n’apportent aucune valeur ajoutée au récit. Affaire d’ego ? Probablement. Il a sans doute beaucoup à apprendre des jeux innocents des enfants dont il se dit un observateur assidu. Mais, le rôle de père n’efface pas toute envie d’être aussi le coq ! Alors donc, pourquoi rappeler, qu’en son temps, Marguerite Duras, dans un article qu’elle signe le 17 juillet 1985 dans Libération, a manqué de lucidité en désignant la mère comme celle qui ne pouvait qu’être la seule coupable dans la sombre affaire du petit Gregory ? Et même si cette erreur de positionnement de Duras peut s’entendre, pourquoi souligner que c’était l’été, que donc les gosiers devaient être secs et que …

« Duras tournait en ces temps-là à cinq ou même sept litres de vins par jour. Il lui arrivait de mettre son réveil la nuit, à trois ou quatre heure du matin, afin d’ingurgiter un demi litre supplémentaire et de ne pas subir les tremblements du manque ».  

Voilà bien, Monsieur Lacroix, des flèches inutiles à décocher dans le dos d’une consoeur écrivaine ! Dommage.

Et pourquoi aussi cette coquetterie d’auteur qui joue à se poser la question de savoir si son dernier chapitre est tout à fait dans la lignée de tous les autres ? Pourquoi cet appel au jugement du lecteur pour faire passer une décision qui est celle de l’auteur et qu’aucun lecteur ne conteste par ailleurs ? L’auto-flagellation est encore aux yeux de certains le signe qu’ils sont habités par le doute, donc profondément sérieux ! Leur hésitation, leur prudence d’homme faible rencontrant des difficultés  à trancher justifie le courage dont ils font preuve pour dépasser leurs angoisses et trancher de manière virile les révélant parfaitement capable de régner dans leur univers… Vieille ficelle du métier que ces faux combats intérieurs et, in fine, verbiage scriptuaire sans aucun panache!

Car, s’il avait cru flouer le lecteur, ou il ne disait rien et passait en doute, ou il retirait ces derniers paragraphes ce qui n’aurait modifier que l’aspect cosmétique de son bouquin !  Allons, un peu de simplicité s.v.p. !

« Je n’avais jamais provoqué délibérément une expérience ou  un moment de vie avec l’un ou l’autre de mes enfants, dans le but de les placer ensuite dans mon livre. Et donc provoquer une rencontre à vivre avec mon fils aîné, premier enfant introduit dans le livre qui, à son terme est devenu majeur, me posait question. A mon sens, procéder ainsi , vivre une situation en sachant qu’on va l’écrire, c’est non seulement trahir les autres mais aussi se tromper soi-même »

Enfin, hormis la double réserve annoncée ci-dessus, au terme de ce livre, somme toute assez agréable et au regard tendre sur nos enfants, nous pouvons entrevoir les difficultés à devenir père mais aussi les joies, petits et grands bonheurs à partager durant notre vie avec eux.  On sourit, se retrouve. On apprend et on se prend même l’envie d’approfondir quelques réflexions sur les sujets évoqués. A découvrir donc.

Ce qu’en dit l’éditeur:

La paternité, une épopée !
« La paternité est la grande affaire de ma vie adulte. Elle a occupé une large partie de mon temps. Mon premier enfant est né quand j’avais vingt-cinq ans ; mon cinquième quand j’en avais quarante-deux. Quatre garçons, une fille. De deux mères différentes.
J’ai attendu que le cycle des naissances s’achève pour raconter cette expérience. J’en ressentais le désir depuis longtemps. Les romanciers, les intellectuels, s’ils évoquent souvent leurs pères, restent très discrets sur leur propre paternité. En un sens, je les comprends. Écrire sur ses enfants, c’est prendre le risque de la partialité. Et puis, comment alimenter le romanesque avec des petits pots ?
À mesure que j’avançais dans l’écriture, j’ai pourtant eu la sensation de relater une épopée. Dans les romans de chevalerie, il y a des duels, des moments lumineux et violents où l’on joue sa peau – comme lors d’un accouchement. Il y a des épreuves aussi – et s’occuper de ses enfants, c’est en affronter sans cesse. Il faut écarter les dangers autour d’eux, en traçant une route.
Si la filiation est une expérience épique, c’est encore qu’elle nous confronte à notre propre mort. Nos enfants sont ce que nous laissons sur Terre après nous. Dans la logique des choses, ils se trouveront réunis autour de notre cercueil. Mais cela n’a rien de triste. À mesure que nous vieillissons, nous transférons sur eux notre amour de la vie. »

A. L.

Note sur l’auteur :

Alexandre Lacroix est romancier et philosophe, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine et cofondateur de l’école d’écriture Les Mots. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans et d’essais, traduits dans une dizaine de pays. Ses derniers titres parus chez Allary Éditions sont Devant la beauté de la nature et Microréflexions.

Un commentaire sur « La naissance d’un père »

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