cvt_kiosque_5424

Les références:

Jean Rouaud

ISBN : 2246803802
Éditeur : GRASSET (09/01/2019)

Ce qu’en dit l’éditeur:

Sept années durant, de 1983 à 1990, jusqu’à l’avant-veille du prix Goncourt, un apprenti-écrivain du nom de Jean Rouaud, qui s’escrime à écrire son roman Les Champs d’honneur, aide à tenir rue de Flandre un kiosque de presse.
A partir de ce « balcon sur rue », c’est tout une tranche d’histoire de France qui défile : quand Paris accueillait les réfugiés pieds-noirs, vietnamiens, cambodgiens, libanais, yougoslaves, turcs, africains, argentins ; quand vivait encore un Paris populaire et coloré (P., le gérant du dépôt, anarcho-syndicaliste dévasté par un drame personnel ; Norbert et Chirac (non, pas le maire de Paris !) ; M. le peintre maudit ; l’atrabilaire lecteur de l’Aurore ; Mehmet l’oracle hippique autoproclamé ; le rescapé de la Shoah, seul lecteur du bulletin d’information en yiddish…)
Superbe galerie d’éclopés, de vaincus, de ratés, de rêveurs, dont le destin inquiète l’ «écrivain » engagé dans sa quête littéraire encore obscure à 36 ans, et qui se voit vieillir comme eux.
Au-delà des figures pittoresques et touchantes des habitués, on retrouve ici l’aventure collective des lendemains de l’utopie libertaire post soixante-huitarde, et l’aventure individuelle et intime d’un écrivain qui se fait l’archéologue de sa propre venue aux mots (depuis « la page arrachée de l’enfance », souvenir des petits journaux aux couvertures arrachées dont la famille héritait de la part de la marchande de journaux apitoyée par la perte du pater familias jusqu’à la formation de kiosquier qui apprend à parler « en connaissance de cause ».)

Ma note: 7 / 10

Mon billet:

Incontestablement, Jean Rouaud possède le talent de faire vivre ses personnages.

Ces derniers, il va les cueillir dans la mémoire de l’apprenti écrivant qu’il était du temps où il suppléait P., un anar syndicaliste de la grande époque contestataire, titulaire du kiosque à journaux de la rue de Flandre dans le 19e arrondissement. Jean Rouaud à côtoyé autour de ce ‘centre du monde’ qu’était le kiosque, une palette de personnages, tous intéressants, désopilants, idéalistes ou fêlés par la vie .  L’auteur nous les offre avec humour, tendresse pour les écorchures de la vie, indulgence pour les excès ou les mesquineries qui ne font pas le poids devant l’entraide, la simplicité et la richesse des rencontres qui animaient alors quotidiennement le quartier.

C’est aussi l’histoire de France qui est mise en perspective au travers de l’histoire de la Presse, de la diffusion des idées, des petits métiers d’autrefois. Jean Rouaud, avec finesse, souligne ce savoir-être qui cimentait le quartier, révélait une recherche de vivre en lien, une attente d’un  quotidien qui provoque des rencontres, brasse des idées et fasse, en tout temps, preuve d’un véritable respect de l’autre.

L’idée de faire resurgir l’histoire autour du kiosque est originale et puissante. D’autant qu’il ne s’agit pas du kiosque ‘Montmartrois’, modèle que tout un chacun connaît pour l’avoir vu partout dans Paris sans même se rendre compte qu’il n’était qu’un leurre, faux moderne, inspiré du passé et dont les frondaisons et torsades chargées ne pouvaient que retenir prisonnier les idées d’un temps présent. Ignominie même pour un lieu où doit s’exposer et se défendre le quotidien annonciateur d’avenir!  Non, le Kiosque de la rue de Flandres, c’est le modèle plexiglas à structure tubulaire, d’inspiration Beaubourg. C’est un théâtre du jour qui se veut anarchiste, crieur d’une vérité qui dérange, miroir d’une époque ouverte qui ne veut s’endormir ou disparaître…

La plume de Jean Rouaud, il l’a prouvé avec éclat, par son ‘Champs d’honneur’ Goncourt 1990, est celle d’un portraitiste. Il croque le physique de ses personnages et nous dévoile leurs caractères. C’est propre, net mais parfois un peu trop répétitif. C’est là que réside, selon moi, le point faible du livre.   Maintenant, quoi de plus normal, peut-être, que la répétition dans un ouvrage qui  vise, toujours au départ du kiosque, à nous rafraîchir la mémoire sur ce qu’était le quotidien, fil des jours de cette époque où la France et l’Homme ne vivaient pas encore à la vitesse du numérique qui caractérise notre aujourd’hui?  A chacun de se faire une idée.

Citations:

  • Pour dénouer les fils de la crise [ndlr: faut-il, ou non, construire une pyramide de verre dans la cour du Louvre?],on procéda à un simulacre d’exécution du grand oeuvre afin que les Parisiens puissent juger sur pièces de l’effet produit. On imagina de tendre quatre câbles se rejoignant à l’apex de la base carrée et configurant dans l’air le volume de la pyramide. Ce qui ressemblait à une variante, grandeur nature et sans les mains, de ce jeu ancien de la ficelle qui permet de créer entre ses doigts toutes sortes de figures. On n’attendait évidemment pas de la sanction publique, quand bien même elle se fut prononcée à l’unanimité dans un sens ou dans l’autre, qu’elle oriente la décision définitive., mais à simulacre d’exécution, simulacre de démocratie.
  • C’est un sentiment que je connaissais bien, ce besoin de rectifier sa position dans le miroir de l’autre. Une façon de dire ne vous méprenez pas sur moi, ne tirez pas de conclusion à partir de ce que vous percevez. Tentation de se démarquer de la fonction à quoi les gens vous réduisent. Et vous réduisent longtemps quand bien même elle n’est plus d’actualité. J’avais beau avoir quitté le kiosque depuis des années, il se trouvait toujours des gens qui me renvoyaient au marchand de journaux. Ce qui ne partait pas toujours d’une intention bienveillante. Ce qui traduisait dans ce cas, en cherchant à me rabaisser, le peu d’estime qu’ils avaient pour la fonction.
  • Le réaménagement du bassin de la Villette avait amené une autre population, oui, des « bobos » (dénomination correspondant au début du XXIe siècle à une classe de trentenaires, socialement arrivés mais qui au lieu d’adopter les beaux quartiers et le mode de vie bourgeois, pour ne pas s’accuser de se vendre à la réaction, cherchaient à donner le sentiment d’une certaine marginalité, par l’habillement bohème, par les pratiques alimentaires, par les déplacements en deux-roues et par l’implantation dans les arrondissements encore populaires de la capitale dont ils contribuaient à l’augmentation du prix des logements et conséquemment à l’expulsion de ceux qu’ils étaient venus retrouver.
  • Pas de haine ostensible de ce genre chez notre président des ronchonneurs. Mais peut-être que dans le repli du monde où il vivait, la place des immigrés n’était pas plus envisagée que les poètes dans la république de Platon. Il n’y avait pas d’amélioration possible à l’état des choses, ce qui ne signifiait pas que la situation présente trouvât grâce à ses yeux. Rien ne trouvait grâce. Bien qu’on pût penser qu’il vivait de regrets et que dans son esprit, c’était mieux avant, on n’était pas en mesure de situer cet avant.
  • La une des quotidiens fournissait matière à controverses. La presse n’ayant pas de suite dans les idées, abandonnant du jour au lendemain ses indignations, la période de deuil dans un journal dure vingt-quatre heures…
  • Il avait dormi pendant toute la pièce, et à la fin, il avait quand même un avis sur ce qu’il n’avait pas vu. Et comme je n’étais pas d’accord, mais enfin Jean-Robert, tu dormais, oui, mais ça n’empêchait pas d’avoir un avis.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s