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Ma cote: 9 / 10

Mon billet:

Parcourant son île, la plus belle de toute, non la moins cruelle, Antonia a tout photographié de la Corse. Toutes les banalités de l’existence d’une bourgade qui flatte la vanité de ceux qui seront sur la photo dans le journal. Tournoi de pétanque, mariage, fêtes paroissiales, sportives, discours et fausses promesses politiques. Et puis le mouvement séparatiste, populaire, populiste, populeux avec cagoules, castagnes, coups de gueule, de cœur, de rage, de silence mais coups bas aussi.  Elle a toujours regardé la vie à travers son viseur, elle ne s’est jamais trouvée.

En ex-Yougoslavie, Antonia a aussi photographié l’horreur, l’iniquité désastreuse d’une guerre qui oppose des peuples, déchire un pays, trucide, sans état d’âme, femmes, enfants, frères et sœurs. Avec ses confrères journalistes, avec les militaires, les légionnaires, les mercenaires de tous calibres, elle a fixé sur pellicule le genre humain, celui qui a perdu son âme depuis si longtemps déjà, si pas depuis toujours. Là aussi, Antonia ne s’est jamais trouvée.

S’est-elle perdue pour autant ? Dieu seul le sait… Et encore, même cela n’est pas sûr. Ni à ses yeux, ni à ceux de son seul repère, les bras toujours ouverts de son parrain. Lui est prêtre, il s’interroge sur le rôle à tenir en tant qu’homme d’un monde qui fait frémir et homme de Dieu qui ne sait quoi dire devant le cercueil d’Antonia. Elle a beaucoup mais mal aimé la vie. Elle n’a pas plus aimé la mort, celle des autres qu’elle fixait sur la pellicule, que la sienne qu’elle n’a pas vu venir sur cette route droite qu’elle a quitté.  Elle a raté le retour vers un chez elle où elle était attendue sans même vraiment le savoir.  La dérision de la vie l’a projetée dans un ravin, un gouffre, sans même une trace de freinage. Elle qui pourtant avait voulu plus d’une fois marquer un temps d’arrêt, un ralentissement, un changement de cap…

Dans la tête, c’est si facilement concevable. Mais le passage à l’acte… relève d’un autre monde.

Aujourd’hui, les siens sont tous là. Las aussi de cette vie qui n’en finit pas de mourir. De ce rêve plus d’un fois conçu mais toujours avorté. Sa mère cherchera dans ses affaires une photo de sa fille, une photo à mettre sur la tombe pour que ses traits restent à jamais gravés dans les mémoires. Que jamais ils ne soient recouverts de la chape d’un oubli qui meurtri, estompe, efface et supprime. Antonia était photographe. Mais pas une seule photo d’elle n’existe. Aucune pellicule à son image.

A moins que son image ne soit toutes celles qu’elle a sorti des bains révélateurs… et surtout, peut-être, toutes celles qu’elle n’a jamais développées, n’ayant aucune certitude quant aux messages qu’elles diraient sur l’Homme, le Monde et le Passé qui tant a maltraité le Présent.

Avec ses longues phrases coulées, l’auteur nous entraîne à suivre la célébration des funérailles d’Antonia, morte accidentellement sans jamais avoir pu vraiment répondre à la question du sens de sa vie. L’artifice de Jérôme Ferrari, en termes d’écriture, consiste à inviter le lecteur à suivre ce rite religieux en cheminant dans les pensées profondément humaines de son parrain, prêtre, qui cherche l’équilibre entre l’homme d’Eglise qu’il se doit d’être et l’humain désemparé qui veut garder les bras grands ouvert pour cette filleule qui s’est tant cherchée.

Jérôme Ferrari signe, une nouvelle fois, un roman nourri d’humanité, de questions, de remises en question quant à l’impossibilité de rendre visible l’insoutenable lourdeur de l’être !

« A son image » est un hymne à l’humilité des représentations que l’Homme peut se faire d’un Monde où il arrive à vivre sans se trouver. Il est aussi la mise en valeur du point d’interrogation qui devrait accompagner tout énoncé de foi, toute croyance qui doit se fonder sur le doute, la recherche, l’affirmation réservée de nos bribes de compréhension et le silence profond du mystère qui permet la résonance de la vie.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Un roman consacré à une photographe décédée qui aborde le nationalisme corse, la violence des conflits contemporains et les liens troubles entre l’image, la photographie, le réel et la mort.

Citations:

  • Oui, les images sont une porte ouverte sur l’éternité. Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant.
  • dans un sens, j’étais bien incapable de soulager la souffrance, du moins la sienne, et à son retour de Yougoslavie, elle a fini par ne plus me supporter du tout, la foi n’était plus pour elle une erreur ou une naïveté dont on pouvait à la rigueur se moquer , c’était une faute morale, une infamie, le symptôme d’un aveuglement coupable et monstrueux
  • Toutes ces vieilles bigotes n’avaient au fond pas renoncé au paganisme, elles croyaient que Dieu et les forces surnaturelles devaient être ménagés pour écarter les seuls malheurs de la vie terrestre et, de tous ces malheurs, la mort était précisément celui dont on ne pouvait être ni sauvés ni consolés et c’était pour cela qu’elles la souhaitaient à leurs ennemis.
  • Elle alla au village où elle trouva Pascal B. dévasté par la tristesse, mais elle se moquait bien de sa tristesse, parce que c’était sa faute, la sienne et celle de tous ses semblables, c’était à cause de leurs stupides cagoules, de leurs conférences de presse et de leurs armes et de toute leur mythologie de merde que ce pays tout entier vouait désormais un culte aux assassins, à cause d’eux, la capacité à donner la mort était devenue le seul étalon de la valeur humaine…
  • Car le Dieu qui s’est fait homme se tient dans le déchirement et qu’aurait il eu d’humain s’il s’était épargné l’expérience de l’angoisse et du désespoir ?
  • Car il n’y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n’auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l’existence de la photographie était évidemment injustifiable, mais puisqu’Antonia en avait fait son métier et qu’elle ne savait rien faire d’autre, il lui fallait bien se consacrer à l’une des deux catégories.

A propos de l’auteur:

Nationalité : France
Né(e) à : Paris , 1968
Biographie :

Jérôme Ferrari est un écrivain et traducteur français.

Né de parents corses, il est agrégé de philosophie et titulaire d’un DEA d’ethnologie.

Il a vécu en Corse et enseigné la philosophie au lycée de Porto-Vecchio. Durant cette période, il a organisé notamment des « cafés philosophies » à Bastia, puis enseigné au lycée international Alexandre-Dumas d’Alger, au lycée Fesch d’Ajaccio jusqu’en 2012, et au lycée français Louis Massignon d’Abou Dabi jusqu’en 2015.

Depuis la rentrée 2015, il enseigne la philosophie en hypokhâgne, au lycée Giocante de Casabianca de Bastia.

Il débute une carrière d’écrivain en 2001 avec un recueil de nouvelles, « Variété de la mort » et un roman, « Aleph Zero » (2003). Auteur à la plume corrosive, Jérôme Ferrari s’inspire de la Corse pour écrire « Balco Atlantico », paru chez Actes Sud en 2008.

Avec son roman, « Un dieu un animal », l’écrivain évoque la guerre et le monde de l’après 11 septembre. Il reçoit pour ce roman le prix Landerneau en juin 2009.

Après le Prix France Télévisions et le Grand Prix Poncetton SGDL en 2010 pour « Où j’ai laissé mon âme », son roman « Le sermon sur la chute de Rome » (2012) est l’un des événements de la rentrée littéraire finalement couronné par le Prix Goncourt.

Il reçoit le Prix littéraire « Le Monde » 2018.

« Le Monde » remet son prix littéraire à Jérôme Ferrari pour « A son image »

Le sixième prix littéraire « Le Monde » a été attribué mercredi à l’écrivain pour son roman qui retrace l’histoire d’une photoreporter corse.

Propos recueillis par Raphaëlle Leyris et Jean Birnbaum Publié le 05 septembre 2018 à 19h33 – Mis à jour le 06 septembre 2018 à 13h49

 https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/09/05/le-monde-remet-son-prix-litteraire-a-jerome-ferrari-pour-a-son-image_5350791_3260.html

Les références:

 

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