De Irène Frain

Editions : Seuil (Collection Récit)  Août 2020

ISBN : 978 2021 455 885

250 pages

Ma cote : 9 / 10

Ma chronique :

Avec ‘Un crime sans importance’, Irène Frain braque pudiquement les projecteurs de la littérature sur le récit d’un manque de réactions judiciaires et policières face à la violence dont souffrent les petits quartiers périphériques des grandes villes.

Ce n’est pas un roman dont on pourrait imaginer tirer un scénario pour un épisode de la série ‘Meurtre à …’. Loin d’être une fiction, ce crime sans importance est, pour l’autrice, la possibilité de partager son incompréhension totale face à la lenteur de la magistrature à diligenter une enquête sérieuse et aboutie à propos d’un meurtre, celui de sa sœur aînée, massacrée par un tueur qui se révélera sériel.

Loin d’être une thérapie par l’écriture, ce récit glaçant, à l’écriture fluide et addictive, est un cri lancé à un monde qui banalise le fait divers et ne se préoccupe des affaires sordides que si elles s’impriment sur papier glacé ou font le buzz sur les réseaux sociaux en mettant en cause des personnalités du monde politique, de la haute finance, du sport ou des coulisses du spectacle.

Quand la mort, en banlieue, d’une petite vieille ne dérange plus personne, quel est encore le sens de la justice ? Qu’en est-il du regard empathique que mérite toute famille touchée par ce type de drame ? Peut-on admettre l’idée d’un silence radio total de la part du monde judiciaire quand les jours sans réponse broient le quotidien de ceux qui ont besoin de comprendre ? Acceptons-nous l’idée que certains n’ont pas le droit de savoir, de comprendre, de mettre des mots sur le drame vécu ? Ce serait officialisé l’inégalité des citoyens face à la Justice de la République. Cette porteuse de balance aux yeux bandés relevant bien de la ‘res publica’, la ‘chose publique’, non ?

Irène Frain, avec beaucoup de talent, une plume sensible, pointe la détresse de ceux qui veulent comprendre, de ces familles, ces proches qui se heurtent à l’espace-temps judiciaire qui n’est pas celui de la désespérance dans l’attente d’une réponse. Son récit est un terrible constat. Que d’inertie encore dans la mobilisation des moyens aptes à fournir une vérité !

Comment accepter l’idée que des petites gens de banlieue, des travailleurs honnêtes qui ont traversé le temps en accomplissant leurs métiers, leurs destins avec modestie mais vérité, soient oubliés quand ils endossent, bien malgré eux, le statut de victime de meurtre ? Comment accepter l’idée que leurs proches restent là, sur le bord de la route, orphelins de reconnaissance du mal perpétré, privé de toute reconnaissance de ce statut d’amputés de la vie et qu’ils en soient réduits à redouter le silence cruel d’un classement sans suite d’une enquête qui peine tant à démarrer ?

Toutes ces questions sont profondément présentes dans le récit d’Irène Frain. Un livre d’une puissance qui devrait déranger les responsables de la République. Un livre à lire, sans hésitation.   

Ce qu’en dit l’éditeur:

« Les faits. Le peu qu’on en a su pendant des mois. Ce qu’on a cru savoir. Les rumeurs, les récits. Sur ce meurtre, longtemps, l’unique certitude fut la météo. Ce samedi-là, il a fait beau. Dans les commerces et sur les parkings des hypermarchés, on pointait le ciel, on parlait d’été indien. Certains avaient ressorti leur bermuda et leurs tongs. Ils projetaient d’organiser des barbecues dans leur jardin.
L’agresseur, a-t-on assuré, s’est introduit dans la maison de l’impasse en plein jour. On ignore à quelle heure. Pour trancher, il faudrait disposer du rapport du policier qui a dirigé les investigations. Malheureusement, quatorze mois après les faits, il ne l’a toujours pas rendu. »

Face à l’opacité de ce fait divers qui l’a touchée de près – peut-être l’œuvre d’un serial killer –, Irène Frain a reconstitué l’envers d’une ville de la banlieue ordinaire. Pour conjurer le silence de sa famille, mais aussi réparer ce que la justice a ignoré. Un crime sans importance est un récit taillé comme du cristal, qui mêle l’intime et le social dans des pages tour à tour éblouissantes, drôles ou poignantes.

6 commentaires sur « Un crime sans importance »

  1. J’ai noté ce livre après avoir lu un article dans le dernier numéro du magazine Page des libraires. Et tu confirmes. Difficile d’imaginer l’impuissance des proches de la victime…

    J’ai un autre livre d’Irène Frain – Secret de famille que je voudrais lire l’année prochaine.

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    1. Effectivement, ce livre ‘Secret de famille’ est antérieur. Je ne l’ai pas encore lu, je découvre Irène Frain avec ‘Une mort sans importance’ mais j’ai aussi pointé ce livre comme à lire, tout comme ‘Sorti de rien’ par lequel je poursuivrai la découverte de cette plume.

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