Ou

La réintroduction

De Emmanuel Glais

EAN: 9782379162541

Editions :  Maïa (9/01/2020)

101 pages

Ma cote : 5/10

Ma chronique :

Suis-je un peu plus érudit, éveillé, capable de pensées altruistes après la lecture de ce livre ? Je savais ce qu’était un lipogramme et, à la lecture, à l’instar de M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, le lecteur, même non averti, s’en rend vite compte, le « a » est manquant durant quasi tout le monologue de l’auteur. Il réapparaît, tardivement et brutalement en fin de livre. La réintroduction sera tout sauf un accouchement sans douleur. Ce n’est donc pas dans cette figure stylistique du lipogramme que je dois trouver mon enrichissement.

Dans le vocabulaire, peut-être ? Cette histoire de seulement quelques 100 pages est truffée de mots étonnants que le pauvre dictionnaire de ma liseuse ne reconnaît pas. Et là, l’auteur fait fort, très fort. Il puise à toutes les sources, le vieux français, les langues maghrébines, latines, le japonais, le truculent françois populaire, le verlan et le rap. Très souvent, il place ses mots peu usités en littérature à bon escient, au point que la recherche de sens en devient un jeu, un enrichissement culturel mais aussi, un frein à une lecture coulée et fluide de l’histoire.

Et l’histoire est complexe. Le personnage créé par l’auteur est un être torturé, charriant des tonnes de fragments d’idées à hue et à dia, écartelé par ses envies qui restent à l’état de rêve et ne deviennent pas, ou si peu, projets. Comme si, avec flegme, nonchalance et fainéantise, l’auteur se tournait les pouces et ne portait aucune solution entrevue à son terme. L’auteur, Emmanuel Glais, dirait en une courte phrase : « Comme s’il bouinait sans cesse. »  Même avec un sens prodigieux du raccourci, il en ressort un texte dur, âcre, pessimiste, (nombriliste?) et inopérant face au rêve fou du héros qui lui fait dire :

« Help, Seigneur, prenez pitié. Je veux forcer l’espoir. Que mon bouquin devienne best-seller, bible, ultime référence. Que ce soit le dernier. »

La vitesse de l’oralité donne le ton au récit. Plus que l’oralité, c’est la pensée jaillissante qui, avant même d’être dite, est bousculée par la suivante qui éructe dans le même sens ou à l’opposé et s’impose en attendant d’être à son tour infirmée ou non par une nouvelle production tout aussi explosive. Il en résulte un texte craché par une plume au service d’un quidam dont les pensées se succèdent à un rythme fou qui ne donne pas le temps de classer, de poser et d’agencer la réflexion. Tout est embryonnaire, les contacts sociaux, voire asociaux du héros, ses idées de métier, ses rêves de gloire, ses amours. Seuls ses emmerdes semblent fiables dans le temps. Le tout est servi à la louche, avec un regard du personnage faussé, abruti par le discours ambiant populiste sur l’Etat, l’Union, la valeur du travail, de l’argent. Tout est noir, pessimiste, triste et sans prise d’altitude.

Etant, vous l’aurez compris, moins intéressé par le fond, cette quête de gloire et d’édition, thème battu et rabattu dans le monde littéraire, je me suis pris au jeu de vouloir comprendre toutes les expressions et cela a enrichi mon vocabulaire. Gageons, moi qui n’ai pas le verbe mondain, qu’en Société, je pourrai attirer l’attention en plaçant ci et là quelques bons mots qui réjouiront les gens prêts à s’encanailler verbalement, énerveront sans doute ceux qui ne comprendront rien et amuseront ceux qui y verront de ma part l’envie de brilloter davantage et de parader sur un champ lexical à paillettes pour camoufler mon peu de choses à dire.

En résumé, ce livre est un bel exercice de style sur le lipogramme, il enrichit notre vocabulaire de mots inusités et, finalement, peu utiles mais il prouve une connaissance de fond ou une recherche sérieuse de l’auteur quant à l’élargissement de son champ lexical. A mon tour, je me suis pris au jeu de cet élargissement sémantique et m’en suis amusé.  Le fond, un regard amère -voire peut-être lucide – sur le monde est un domaine largement labouré en littérature. On est tous un peu pareil à Hubert-Félix, le personnage central (l’auteur ?) mais ce thème et cette vision du monde ont déjà été, à mes yeux, plus subtilement développés par d’autre. Je ne me suis pas senti nourri à suffisance et l’écriture hachée et dynamique que renforce le lipogramme ne m’a pas convaincue. Je n’ai pas eu envie de m’arrêter et de me poser des questions sur le fond, trop occupé et amusé peut-être par mes recherches sur la forme. Suis-je, pour partie, passer à côté ? Probablement. Que cela ne vous décourage pas à tenter l’aventure. Vous y trouverez la nourriture qui vous convient, je vous le souhaite sans appréhension.    

Merci à l’auteur, Emmanuel Blais qui, en confiance, m’a permis de découvrir sa production et de partager mon avis.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le jeune Hubert-Félix veut entreprendre, éventuellement s’enrichir. Souvent rembruni, quelquefois frustré, il tente de formuler ses difficultés pour mieux s’en libérer. Il sent comme une gêne, un empêchement.
Croyez-vous, lecteur, qu’une lettre puisse tout bousculer ?

Note :

Un bouquin nous livrant souvent un effet miroir de nos pensées, je me suis pris à évoquer quelques discussions partagées sur la Toile à propos de mon métier et de ma passion pour les Sciences de l’éducation.  Je m’imaginais dès lors, mettre à profit mes nouvelles connaissances langagières et, lors d’un prochain débat – pour autant que je les retienne-, semer quelques discours impécunieux à propos de mon turf passé et de son turfu. Discrètement emballé dans mes furoshikis verbeux, mes paroles prodomiques ne manqueraient pas de soulever la réaction de quelques théodules toujours prêts à se pencher sur le bien-fondé ou non des heurs émis, prompts à les conchier et à les qualifier de zbeul total. Voilà ce que c’est qu’être déchiré entre le temps d’avant et celui d’après, être l’aîné ou le puîné dans le métier, vouloir le changement ou résider dans l’inertie.  

Avouer qu’un tel phrasé peut être amusant à découvrir, utile pour les cruciverbistes mais fatiguant pour le lecteur lambda qui cherche à entrer dans le partage de la parole de l’auteur.

2 commentaires sur « Quasi-Lipogramme en A minor »

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