de Brit Bennett

Traduit de l’anglais par Karine Lalechère

Editions: Autrement (août 2020)

ISBN: 978 2746 751 293

477 pages

Ma cote: 9/10

Ma chronique:

Une superbe lecture dans le cadre de ma participation aux Explorateurs de la rentrée 2020, une superbe découverte de nouveaux titres organisée, de main de maître, par Lecteurs.com et Karine Papillaud. Merci pour leur confiance.

La quête de toute vie est de devenir soi. Et, pour beaucoup, devenir soi ne peut se combiner qu’avec l’élévation dans ce que le commun nomme la hiérarchie sociale sans jamais, par ailleurs, en définir clairement le concept. Que voilà une injonction paradoxale ! Devenir soi, définir son être en acceptant les fourches caudines d’une hiérarchie construite sur l’apparat, le cosmétique et le dictat des autres relève de l’ineptie. Et pourtant, combien ne courent-ils pas après cette gageure ?

Ouvrir ‘L’autre moitié de soi’, le dernier roman de Brit Bennett (Autrement, août 2020), très joliment traduit en français par Karine Lalechère, c’est entrer dans ce monde complexe et intriguant de la gémellité, des origines cachées, du racisme qui mutile tant de gens de couleurs dans un monde de ségrégations, blancs-noirs, riches-pauvres, hommes-femmes, et bien d’autres encore. A propos de chacune de ces fractures de la société, ce roman offre une pluie de questions et quelques réponses qui peuvent aider le monde à cheminer vers un peu plus d’authenticité.

Dans le sud des Etats Unis, dans un village qui n’arrivera même pas à garder un nom sur la carte, deux jumelles ont disparu. Adolescentes, sans avenir parce que gens de couleur, elles avaient fui leur présent sans réel projet d’avenir. Après quatorze ans, l’une, Désirée est rentrée au pays. Sans contrition mais avec une noiraude, fillette couleur goudron, jus de réglisse comme disent les enfants à l’école. Au pays, c’est l’incompréhension totale. Dans cette petite ville où depuis un siècle, les gens de couleurs, par métissage, s’efforcent de donner une progéniture dont la teinte est de plus en plus claire, si peu basanée que certains arrivent à se faire passer pour blanc, pourquoi Désirée a-t-elle choisi un géniteur noir de noir ? Provocation ou décision radicale de briser la trajectoire excentrique qui l’éloigne de plus en plus de sa réalité ? Toujours est-il qu’elle est de retour sous le toit maternel, sa jumelle Stella pas. La route commune des jumelless’est lézardée, devenue impraticable pour le tandem. Chacune est partie de son côté sans donner de nouvelles.

Désirée digère mal la perte de cette moitié. Même si elle s’est longtemps cru la part active du duo, celle qui prend les décisions, entraîne l’autre, Stella lui manque. Ayant dû fuir un mari violent, elle a trouvé un compagnon qui la défend, la comprend et prend soin de Jude, la noiraude qui grandit auprès d’elle et avec qui elle partage beaucoup. Mais pas comme avec sa jumelle.

Stella, de son côté, s’est installée dans le mensonge. Depuis son entretien d’embauche comme dactylo, blanche sachant taper à la machine et possédant une belle écriture, elle est devenue, sans rien dire de ses origines, puisque personne ne posait de question, la secrétaire puis la maîtresse et enfin la femme de Mr Sanders. Ils sont riches, reçoivent beaucoup et ont une jolie fille, Kennedy, peste de toute première qualité, qui refuse de poursuivre des études et veut devenir actrice, star prétentieuse même sans talent. De mensonge en mensonge, Stella s’est engoncée dans une double vie, celle de l’extérieur blingbling qui tente de camoufler ses origines à son mari et à sa fille pleine de questions mais à qui elle ne partage rien sur son passé et son parcours réel. Et sa vie intérieure, terrorisée à l’idée de commettre une erreur, de révéler qui elle est, de devoir reconnaître la supercherie qui a fait d’elle une vraie blanche au milieu de blancs, le plus souvent haineux envers les noirs. Comment pourrait-elle affronter la vérité alors que son mari la sait ‘blanche’ et qu’avec sa fille, même quand il leur arrive d’être sous le même toit, elles ne partagent rien et vivent sur des planètes différentes. La mère, cerclée de certitudes et toujours sur le qui-vive pour ne pas se trahir, la fille bourrée de questions que l’insouciance, l’alcool et les caprices ne camouflent pas et dans une provocation permanente pour faire sortir sa mère de ses gonds et l’obliger à parler d’elle et de ses origines.

Autour de ces caractères forts et sous l’éclairage clair-obscur du caractère des hommes de l’histoire, l’autrice, Brit Bennett construira un parcours complexe dans le temps, l’espace et surtout dans les têtes de Désirée et Stella, les deux sœurs qui ne se reconnaissent plus et celles de Kennedy et Jude, les deux cousines qui s’affrontent cherchant à comprendre le pourquoi du silence et des mensonges qui les étouffent.

Mais c’est bien au-delà de l’histoire, la romance, qu’il faut aller cueillir la sève nourricière de ce récit. Ce sont ses interrogations et les embryons de réponses qui en se mélangeant laissent éclater toutes les saveurs aigres-douces de la gémellité. Le parfum de complicité s’efface-t-il à peine pour celui de l’affirmation de soi que l’amertume du doute revient au palais et se mélange au sucré des bons souvenirs ou à l’acidité de l’incompréhension. La fuite a l’âcreté de la trahison, le mensonge, un relent d’insatisfaction noyé par la certitude qu’il n’y avait pas d’autre solution.

Une fois le livre refermé, ce cocktail détonnant garde une durée de vie en tête qui ne laissera indifférent aucun amateur de réflexions sur la connaissance de l’autre et la réalisation de soi.  

Car, même sans être dans le cas extrême de la gémellité, il va de soi que tous nous sommes nous-mêmes parce que marqués par les autres. Mais quand une part profonde de soi est autre, comment se réaliser complètement sans être dans l’imposture ? Une vraie question qui demande d’être provoqué à la réflexion pour être abordée et beaucoup de transparence et d’humilité pour être résolue. Je gage que le livre de Brit Bennett peut nous aider à mieux connaître notre moi et ses racines.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde. Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps : Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même ?

Dans ce roman magistral sur l’identité, l’auteure interroge les mailles fragiles dont sont tissés les individus, entre la filiation, le rêve de devenir une autre personne et le besoin dévorant de trouver sa place.

Un commentaire sur « L’autre moitié de soi »

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