De Celia Levi

Editions: Tristram

ISBN: 978 2367 190 785

377 pages

Ma cote: 7/10

Ma chronique:

J’ai eu le plaisir de découvrir de titre grâce à ma participation aux explorateurs de la rentrée 2020, vaste opération de découverte des nouveaux livres sortant fin de l’été. Une organisation extrêmement sympathique à l’actif de Lecteurs.com sous la baguette de Karine Papillaud. Merci pour la confiance accordée.  

Cri de révolte susurré, roman social saupoudré d’Histoire ou pavé dans la marre de nos tranquillités bourgeoises de gauche ?  La Tannerie est un roman qui ne m’a pas laissé indifférent. Mais, sous peine de passer pour un roman coupe-faim qui nourrit la réflexion en abordant de vraies questions sans rassasier les esprits parce qu’il n’en dit pas assez, les amoureux de révoltes sociales, les passionnés d’Histoire, les obsédés de références littéraires, psychologiques ou artistiques de tous poils auront besoin d’un mode d’emploi. Comme Alice aux pays des rêves merveilleux, le lecteur doit, s’il veut apprécier, lire au-delà des mots, du style, des références et du non-dit. Celia Levi, l’autrice qui s’est livrée au public avec Les insoumises, Intermittence et Dix yuans un kilo de concombres, continue sa galerie de personnages submergés de rêves mais incapables de les transformer en projets et d’agir pour qu’ils se réalisent.

A la Tannerie, microcosme du monde où nous retrouvons les métiers du spectacle qu’affectionne l’autrice : artistes, ouvreuses, techniciens, agents de sécurité, responsables des planning, ressources humaines ou formation, Jeanne, jeune oie blanche bretonne naïve comme il n’est pas possible, est projetée dans le monde culturel de Paris dans le seul but d’assouvir ses rêves de frivolités et de fuir la ferme familiale et son manque d’avenir à ses yeux. Elle rejoint donc, dans des conditions précaires et de rémunération proche de l’exploitation, la Tannerie, grande friche industrielle où les promoteurs politiques et financiers annoncent un vaste projet porteur de multiples développements à condition qu’il soit soutenu par chacun des membres de cette grande famille dont dépend sa viabilité. Il s’agira d’une offre culturelle ouverte, alimentée par des artistes, des spectacles et des conférences plutôt avant-gardistes s’inscrivant dans la droite ligne (de gauche) de l’éducation des masses, le questionnement des modèles de société et l’intégration des publics défavorisés. Enthousiasmant, non ?

Ce qui n’est pas dit, bien sûr, c’est que ce projet porté par tous, devra rapporter de substantiels bénéfices en vue de garantir les salaires mirobolants des quelques cadres et ce, en dépit de l’avalanche de contrats précaires et des promesses d’avancement non tenues pour les petits salaires, tous métiers confondus. Ce qui ne manquera pas de soulever de vives contestations de ces derniers ? Pas sûr !

Le lecteur est donc au cœur d’une entreprise d’économie sociale. Une minorité vise la seule rentabilité financière, la masse se trouve plongée et plombée dans le rêve fumeux d’une révolution sociale, cadre qui n’empêchera ni les mesquineries, ni les coups foireux destinés, égoïstement, à se garantir une place, un pouvoir dans la structure, un CDI plutôt qu’un CDD.

Dans une telle bulle où les frustrations sont quotidiennes, le monde est refait tous les soirs lors des virées dans les bars de Paris. Dans cette ville, on n’existe que si on s’affiche. Le lecteur devra donc absorber une dose d’alcool incommensurable et suivre, à défaut de participer, les joutes oratoires des refaiseurs de monde qui s’étourdissent à coups de références culturelles, cinématographiques et pseudo-philosophiques, toutes participant à la diarrhée de mots et la constipation d’idées qui président ces grands moments à venir. Chacun en est plus ou moins conscient, ces soirées où tout le monde s’agglutine autour d’un verre ont pour seul but de fuir la solitude que personne ne veut pourtant avouer.  

Le choix de l’autrice a été de mettre au centre du récit Jeanne, anti-héros, jeune-fille lambda qui pourrait réagir mais qui ne trouve aucune balise, aucun cap à suivre, aucun phare pouvant la mener à bon port. Dieu, qu’il m’a parfois été pénible de suivre Jeanne, les pages et les pages tournant sans jamais un soupçon de révolte ne la conditionnant à se prendre en mains. J’ai été ulcéré par cette complaisance à subir la vie, par cet effacement, ce manque d’assertivité, bref, ce rôle poupée de chiffons qui ne se préoccupe que du cosmétique pouvant la jeter dans les bras d’un Julien convoité, un cuistre, poseur d’apparat lors de toutes les virées nocturnes n’abordant la vie qu’avec un vernis de culture qui se craquèle avant même de sécher. Il joue, pose et impose son regard clair, mais non lucide, sur ses proies, arrose les échanges pseudo philosophiques qu’il mène dans les bars d’un pédantisme de dandy qui camoufle à merveille la totale absence de lecture critique et révolutionnaire du microcosme de la Tannerie. Si ces deux personnages sont le centre, alors le cri de révolte de l’autrice ne peut que paraître trop retenu et silencieux. Bien sûr, me direz-vous, je pouvais lire entre les lignes… mais le message n’aurait-il pas été plus mobilisateur si le cri avait eu un petit côté Munch ?  

En déconstruisant les propos et les actes des membres de la Tannerie, en dépassant le vide sidéral des considérations philosophiques, j’ai pu, mais bien sûr, comprendre que le message est le non-dit de l’autrice. Ce qui est tu est criant, criant de vérité. Et les nombreuses citations surgies du passé, soulignent la réédition de ces exploitations du travailleur pris en otage par un discours participatif et un management opposé. Par moment, j’ai été intéressé par ces retours au passé. Il me paraît approprié de ne pas oublier l’Histoire. Encore faut-il ne pas y vivre reclus. Or, j’ai eu plus d’une fois cette impression d’être emprisonné dans des argumentations d’un autre âge. Observant la crue de la Seine, était-il indispensable de citer Pissarro où les passants et les fiacres semblent patauger dans la boue ? Cette culture-confiture, parfois pertinente mais devant être dépassée, mises à l’heure du jour ne me semble utile que quand elle débouche sur des actions, des actes qui engagent, transforment, modèlent l’avenir. Or ce retour sur le passé, procédé, répété tout au long des pages, ne modifie en rien la trajectoire de vie. Cela a fini par user mon attention, m’insupporter même. Je suis en plein accord avec Jeanne qui, à la page 342, demande ‘n’as-tu pas l’impression que l’on revit toujours la même chose ?’ Et, un peu plus loin quand Jeanne, enfin, a quitté la Tannerie, je me surprends, comme elle, à me dire que tout son récit là-bas n’a couvert qu’une petite période de deux ans de vie ! Cela m’avait semblé une éternité, une même situation qui ne se modifie pas d’un iota, ce qui, après tout, est bien la caractéristique de l’éternité ! Dieu que c’est long cet état !

Cela étant dit, la Jeanne dépasse tout de même la bienséance lorsqu’elle se reproche d’avoir osé comparer sa vie aux personnages des Raisins de la colère, œuvre culturelle à laquelle on ne peut toucher et qu’elle enchaîne, sans remord cette fois, en pensant qu’elle et les migrants qui plantent leurs tentes de plus en plus près de la Tannerie (attendant sans réagir que les CRS les expulsent) partagent le même sort, personne n’en veut ! C’est pousser le bouchon un peu loin et faire preuve d’une totale absence de capacité à juger la ‘Res Publica’, non ?

Alors oui, la Tannerie peut être un cri, une révolte analysée sur base des expériences antérieures et provoquer des rides sur le miroir de nos tranquillités si nos oreilles s’ouvrent aux cris rassembleurs d’un appel au partage des ressources, droits et salaires. Encore faut-il que nos cœurs s’ouvrent aussi, saignent face à la misère du monde et qu’en nous circule un sang nouveau, celui d’une évolution éthique et programmée de ce monde du travail et de ses valeurs.

Celia Levi, par l’écriture de la Tannerie, participe à cet éveil des consciences, assurément. Elle aurait pu le faire avec autant d’à propos et plus d’efficacité encore. Néanmoins, La Tannerie est un livre à lire, à réfléchir et à agir. Bonne lecture à tous ceux qui l’ouvriront.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Jeanne, ses études terminées, a quitté sa Bretagne natale pour vivre à Paris. Elle a trouvé un stage
d’« accueillante » à la Tannerie, une nouvelle institution culturelle, installée dans une usine désaffectée de Pantin.
D’abord déboussolée par le gigantisme et l’activité trépidante du lieu, timide et ignorante des codes de la jeunesse parisienne, elle prend peu à peu de l’assurance et se lie à quelques-uns de ses collègues, comme la délurée Marianne ou le charismatique Julien, responsable du service accueil.
Elle les accompagne dans leurs déambulations nocturnes, participe à des fêtes. Leur groupe se mêle au mouvement Nuit debout. Ils se retrouvent dans des manifestations, parfois violentes — mais sans véritablement s’impliquer, en spectateurs.
Bientôt, deux ans ont passé. Dans l’effervescence de la Tannerie, en pleine expansion, chacun essaie de se
placer pour obtenir un vrai contrat ou décrocher une promotion. Jeanne va devoir saisir sa chance.

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