De Aurélien Delsaux

Editions: Noir sur blanc (03/01/2020)

ISBN: 978 782882 506 139

Ma cote: 9 / 10

Mon avis:

Pour luky, signé Aurélien Delsaux chez Noir sur Blanc (2020), est une réussite. Incontestablement, l’auteur connait le public des jeunes qu’il met en scène. Luky, Abdoul et Diego, trois adolescents d’une petite ville de province, ne savent pas encore construire leurs avenirs alors que déjà se détricotent les certitudes et les rêves d’une enfance de banlieue qui se meurent, aussi bien l’enfance que la banlieue.

Toute façon, la drogue, c’est nous – Les embrouilles, c’est nous – Les voleurs, c’est nous – Toutes les enfances que personne veut sont là autour : tu sens le malheur, comme un produit, toujours prêt à t’assommer, comme un médoc pourri, un mauvais tranquillisant, une sale dope. Eux trois, ça les concerne pas trop. Juste ça les cerne. Juste, le malheur, d’eux : il pourrait faire ce qu’il veut.

Ce sujet, maintes fois traité dans la littérature, sort du lot par le style inventif de l’auteur qui a su parler et écrire comme ces ados, sans jamais tomber dans la caricature et le dénigrement. A côté de ces jeunes qui se mêlent volontiers les pinceaux dans les pièges de nos langue française, Aurélien Delsaux place sur leur route quelques adultes, enseignants, qui par amour du métier et empathie avec ces jeunes, promesses d’avenir, portent un regard positif sur eux et cherchent à les aider à se sortir de la nasse où ils se sentent pris.

Le lecteur, amoureux du respect de la langue et de ses règles, oublie très vite ces écarts de langage, ces pieds dans le tapis des règles grammaticales ou les outrages à la concordance des temps. Très vite, ce phrasé n’appelle plus en lui la sanction immédiate d’un stylo à bille rouge stigmatisant toutes faiblesses.

L’homme était à deux pas derrière lui. Il tapotait sa pipe contre une pierre, écrasa les cendres, il a fichu sa pipe dans ce drôle de sac qu’il tient en bandoulière.

Très vite aussi, le lecteur souhaite que ces jeunes s’en sortent, qu’ils quittent enfin leur adolescence d’albatros cloué au sol et qu’ils prennent, enfin, leur envol vers une vraie vie, la leur, celle de demain. Mais un des drames de ce récit est là. Dans notre monde bien-pensant, un jeune doit – vous avez lu DOIT ! – avoir un projet d’avenir ! Et nos conseillers en orientation ne se privent pas, parfois d’exiger ce dû sans même se rendre compte qu’il faut des moyens, un espace, une piste d’envol qui puisse se dessiner pour envisager un envol vers demain. Luky est de ceux qui n’ont pas encore eu accès à la piste, ou ne l’ont pas encore compris. Abdoul est déjà plus loin dans son écolage au décollage. Quant à Diego, il semble perdu et donc il frime davantage que les autres.  « Pour Luky » est donc aussi ce cruel rappel que, même sous un regard bienveillant, il n’est facile pour personne de se construire et du sortir d’un milieu apparemment sans avenir.

Mais ce roman, loin d’être noir, morbide, sinistre est aussi un livre de tendresse. Celle de Luky pour son pépé mort qu’il n’a pu toucher. Celle pour sa capacité à rêver, à se téléporter dans un monde plus accueillant.

« Il aurait bien aimé raconter aussi bien que pépé racontait. Les tirer par les mots comme pépé faisait pour lui. Ça faisait comme quelqu’un qui vous prend par la main, qui vous fait juste faire trois pas avec quelques phrases, et pouf ! devant vous c’est un nouveau pays, et vous avez envie d’y demeurer un peu. »

« Dans la cour, il va se poser sur leur banc. Les étoiles, il les regarda longtemps tourner au-dessus de sa tête, autour de lui, comme s’il était la seule étoile fixe, tombée sur la Terre. Ça crépite silencieusement au-dessus de lui, comme des grillons célestes, muets, magiques, ça dégouline en lentes flèches d’or venues du fond des temps, jusqu’à son front. C’est un éparpillement dense et merveilleux, confettis immobiles, éternels, d’une fête sombre et secrète, c’est une couronne infinie sur sa solitude.C’est pour lui, rien que pour lui. »

Et puis, il y a cette tendresse, sans mièvrerie, de l’enseignant, M. Lesélieux qui pousse Abdoul à poursuivre des études littéraires. C’est lui qui écrit ce livre. Lui, Abdoul qui a longuement hésité à quitter ses copains pour les Lettres… mais qui sait qu’il doit le dire à ses copains, à Luky, au moins.

Abdoul hésita. Est-ce qu’il devait leur annoncer. Est-ce qu’il devait pas le dire au moins à Luky.

Demain il lui dirait. Sauf qu’hier il s’était déjà dit qu’il lui dirait demain, et que le demain d’hier c’est aujourd’hui. Est-ce que là c’était pas le bon moment. Qu’ils soient tous les trois, là, marchant, est-ce que c’était pas le bon moment. Justement : il voulait rien gâcher. Il voulait que ça dure, le bon moment. Qu’ils soient bien, qu’ils s’amusent comme avant. Encore un peu, un tout petit peu.

Il écrira. Pour luky, au moins.

Un livre curieux, un livre qui touche. Un livre qui pose de vraies questions et qui expose tous les Luky, Abdoul ou Diego à nos regards qui pourraient être davantage bienveillants. Un livre qui parle beaucoup à l’enseignant que j’ai essayé d’être… Merci aux Editions Noir sur blanc et à Babelio pour la belle découverte de ce titre « Pour luky ».

Ce qu’en dit l’éditeur:

Pour Luky, c’est une année scolaire dans la vie de Luky, Abdoul et Diego, trois adolescents d’une petite ville de province. Comme un talisman face à une enfance qui s’éloigne, Abdoul, le philosophe de la bande, nous livre le récit d’une fraternité choisie.

ILS EN PARLENT…
  •  « Un roman extrêmement tendre, d’une rare tendresse, envers des personnages et un âge qu’on ne voit quasiment jamais dans la littérature française. C’est très beau, ce tableau de jeunes dans les périphéries, ces âmes perdues qui se cherchent. Il se passe beaucoup de choses dans ce livre, mais avec jamais une phrase de trop, avec peu de moyens mais tant de justesse. C’est d’une grande densité, d’une grande précision, et c’est ça qui rend la lecture nécessaire, touchante, vive. »Sophie Divry 
  • « Les vies sous-jacentes, celles qui passent sous les radars, les mineures, les nouvelles, le roman doit les dire, c’est sa raison d’être. Et pour cela, tenter d’inventer chaque fois une langue qui le pourra. Voilà ce que fait Delsaux, vite, fort, il invente une langue qui est comme un couteau papillon, qui se plie et se replie sans cesse, virevolte et blesse pour finir. »Nicolas Mathieu 
  • « Dans un style oral incrusté d’instantanés poétiques, avec une grande justesse de ton et une écriture souvent inventive, l’auteur donne voix à Abdoul, le poète du trio, pour permettre d’entendre et de voir ces adolescents des classes populaires, ni urbains ni banlieusards, ni délinquants ni fanatisés. »Virginia Bart, Le Monde des Livres 
  • « Aurélien Delsaux raconte avec justesse et tendresse le quotidien de cette bande de potes, rythmé par l’ennui et le désir d’ailleurs. »Jérémy Chatet,  Paris Normandie 
  • « Aurélien Delsaux tire un coup sec sur la langue de l’enfance, saisit l’oralité d’une culture qui fait la nique au hors-jeu, au pas de chance. »Le Vif / L’Express

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