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Le mort était trop grand

***Rentrée littéraire 2019 #2***

De Luis Miguel Rivas

ISBN : 2246817404

Éditeur : GRASSET

Ma cote: 3/10

Tout à la joie d’avoir été sélectionné comme explorateur de la rentrée pour Lecteurs.com, je me suis lancé dans la lecture des quatre livres reçus et j’ai commencé par ce roman de Luis Miguel Rivas… Horripilant! Pourtant, l’idée de départ était originale!

Ma chronique:

426e page… J’y suis arrivé. Après ma pause à la page 100, je persiste et signe : Luis Miguel Rivas a développé, pour ce roman, une écriture, à mes yeux, horripilante. Dès les premières pages, je me heurte à ce qui s’apparente à un mépris total des règles grammaticales et des conventions d’écriture. L’usage de la ponctuation est en conflit permanant avec les lois qui la régissent. Les termes choisis relèvent très, trop souvent, d’un anglais pauvrement francisé, d’une altération systématique des marques existantes et des paroles de chansons qui illustrent le récit. La lecture en devient lourde et vide de toute valeur ajoutée enrichissant le propos. De la même façon, l’usage du verlan, récurrent, n’apporte rien à la caricature des personnages de Manolo et Yovani, une paire des glandouilleurs ne vivant que pour la frime, le port ostentatoire de vêtements de marque alors qu’ils manquent de travail et de moyens.

Que cache ce choix d’une apparente pauvreté de style ? Est-ce une provocation ? Une manière, un peu paresseuse , de suivre l’évolution d’un parler populaire ne se donnant plus la peine d’un phrasé construit, riche et respectueux des règles ? Ou, plus tristement, est-ce seulement une écriture décalée qui permet à l’auteur visant la comédie, le burlesque, de se différencier de ses confrères et d’attirer de la sorte le regard des consommateurs du ‘monde littéraire’ sur sa production ?

Le roman se déroule à Villaradieuse, une petite ville de Colombie que se partagent deux Caïds de la drogue, Don Efrem et Moncada. Anciens partenaires en affaires devenus ennemis jurés, ils ne communiquent plus entre eux qu’à coups de bombes, de prises d’otages et, plus souvent encore, d’exécutions violentes. A Villaradieuse, certains tuent plus qu’ils ne respirent !

Que doit voir le lecteur dans ce roman ? Une apologie de la combine, de la violence ? Le fond du récit se limiterait-il au double message : D’une part, la vie se construit sur la vengeance et la ferme volonté d’écraser toute opposition par la force et dans le déni des lois et du droit de vivre de chacun et, d’autre part, la vie ne vaut la peine d’être vécue qu’au travers le cosmétique du paraître et la recherche éperdue de ‘secondes peaux’ étiquetées chevinon, naïke, versache ou autre disel, lacost et ribouks fristaïls ? Triste monde !

J’avoue avoir très vite eu l’impression d’avoir fait le tour de la question et m’être demandé quand il y aurait un brin de fraîcheur, d’humour autre que potache et une envolée d’humanité offrant aux lecteurs une bouffée de valeurs structurantes capable d’élever le mode de vie de chacun.

Finalement, il y aura Lorena. Don Efrem en tombera amoureux. Lui, c’est le patron, il a le fric mais pas d’éducation et de sensibilité aux relations humaines. Il pense que tout s’achète et qu’il suffit d’arroser Lorena de signes de richesse pour gagner son cœur… et surtout, plus trivialement, son corps.  Le niveau s’élève alors, enfin, lorsque Lorena, refusant une nouvelle dépense somptueuse, lui dit : ‘N’y voyez aucun mépris. J’ai pas besoin de vos cadeaux  pour vous appréciez, vous savez…’ Ouf, la relation vraie a peut-être encore un avenir !

Et puis aussi, trop rarement, quelques articulations de phrases dont l’enchaînement fait sourire : ‘Elle a posé ses articles sur le tapis et a regardé avec admiration la caissière scanner à toutes vitesse les flocons d’avoine, les sacs de fruits et légumes, les sachets de sésame, de graines de tournesol, de lin, d’orge et les pots de yaourts, et les pots de céréales. Rien que des trucs bons pour la santé, l’horreur !’

Bref, à partir de l’idée loufoque, saugrenue mais, je l’avoue, originale qu’on peut faire des économies en achetant les vêtements de morts trucidés, « Le mort était trop grand » est un récit qui se révèle peu drolatique. Il se perd dans une écriture ne servant pas la littérature et n’offrant que trop peu de modèles de vie dignes d’être lus. Une déception ! Le fait de proposer ce roman sous un label de comédie sauve-t-il la situation ? Selon moi, pas vraiment !

Mais, à chacun de s’en faire une idée en le lisant…

Merci aux éditions Grasset et à lecteur.com pour leur confiance.  Si je n’ai pas apprécié ce roman de la rentrée 2019, je tiens à souligner que les Editions Grasset ont sorti, pour cette même rentrée, quelques titres méritant lecture, dont ‘Orléans’ de Yann moix et ‘Joie féroce’ de Sorj Chalendon.

Ce qu’en dit l’éditeur:

À Villeradieuse, c’est le tout puissant don Efrem qui dicte les règles. Lorsqu’on travaille pour le Patron, l’argent coule à flots et la vie semble facile. Sauf quand on vous retrouve criblé de balles bien sûr, et qu’un ami aperçoit vos chaussures dépasser du fourgon prêt à partir pour la morgue. Celles de Chepe étaient vertes – Manuel ne peut pas les oublier – et identiques à celles que porte le jeune homme accoudé au bar à côté de lui. Incapable de penser à autre chose que ces mocassins, Manuel aborde alors leur propriétaire, et ce dernier, après quelques verres, lui avoue qu’il a une excellente adresse pour se fournir en vêtements de marque : la morgue. Les mocassins verts sont bien ceux de Chepe, et Manuel se trouve embarqué dans la combine.
Seul problème lorsqu’on achète ses habits dans les chambres froides : le mort est parfois trop grand, et ses assassins trop idiots. Manuel a emprunté les habits du mauvais cadavre et se retrouve ainsi poursuivi par deux hommes de main de don Efrem, persuadés d’avoir aperçu le fantôme de l’homme qu’ils venaient d’abattre. Ou peut-être a-t-il survécu ? Le Patron ne peut se permettre ce genre d’approximations, le problème doit être réglé au plus vite, d’autant que lui-même a d’autres préoccupations bien plus importantes en ce moment : séduire l’inaccessible Lorena. Elle est cultivée, délicate, il va devoir mettre toutes les chances de son côté. En prenant des cours de culture générale par exemple. À Villeradieuse, on est prêt à tout pour plaire – découvrir les règles du savoir-vivre et même dépouiller les morts.
Fresque drolatique et effrénée, Le mort était trop grand aborde le sujet de l’extrême violence des narcotrafiquants colombiens à travers le prisme de la comédie. Luis Miguel Rivas, avec son incontestable talent de conteur, se révèle ici maître de l’humour noir.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Amandine Py.

L’île introuvable

***Rentrée littéraire 2019 #3***

Par Jean Le Gall

ISBN: 9782221200223

Editions: Robert Laffont (22/08/2019)

Ma cote: 6/10

J’ai eu la chance de recevoir ce livre en version papier, avant même qu’il ne sorte en librairie. En effet, cette chronique a été réalisée dans le cadre des Explorateurs de la Rentrée 2019, organisation de Lecteurs.com et des maisons d’Editions. Merci pour leur confiance.

Ma chronique:

 « L’île introuvable », une surprise ! J’en termine la lecture, ferme le livre, le dépose sur la table. Je le regarde et me contemple : trempé, éclaboussé de la tête aux pieds par des évocations, des anecdotes, des critiques à l’égard d’écrivains et de leurs écrits. J’émerge d’un bain de littérature, à tout le moins d’une douche de critiques littéraires. Je ne m’y attendais pas ! Je laisse dégouliner, je respire, reprends souffle et je tâche de me faire une opinion. Qu’ai-je bien pu trouver à cette île introuvable ?

La fragrance qui colle à la peau, le musc qui imprègne mes doigts après avoir tourné chaque page de ce récit romanesque est un subtil mélange des traces laissées par des ‘huiles littéraires’ s’étant un jour crues essentielles : Balzac, Cohen, D’Ormesson, Dumas, Houellebecq, Hugo, Sulitzer,  pour ne citer qu’eux, de mémoire mais dans l’ordre alphabétique, et par un auteur original, Jean Le Gall, atypique dans le traitement de son sujet.

En effet, « L’île introuvable » est avant tout un roman littéraire. Un roman ‘genèse’ qui expose les affres et tourments d’un ‘écrivant’ rêvant de devenir écrivain et d’être publié, lu, encensé par les lèvres du tout Paris. Ce qui apporte de l’originalité dans le traitement du sujet, somme toute assez commun, c’est la prise pour cibles de toutes ces huiles dans le chef d’Olivier RAVANEC, anti-héros, auteur en quête d’imagination qui voudrait jouer dans la cour des grands et qui sue toute sa rancœur de ne pas l’être. Il n’a trouvé pour se sentir un peu moins mal que l’idée de prendre plaisir à déprécier tous les capitaines aux longs cours de la littérature qui ont jeté l’encre bien plus loin que lui. Ce roman est donc une histoire de jalousie !

Mais c’est aussi un roman d’amour et jalousie ! Une histoire teintée de passions confirmant l’adage : ‘l’amour commence à trois !’ Car Ravanec ancre sa vie dans un amour décalé pour Dominique  Bremmer, cadre des Editions Gallimard, alors que l’amour en date est un autre, celui qu’elle porte à Vincent Zaid. Tandis qu’elle excelle dans l’art de plaire et déplaire, toujours occupée à se montrer trop vraie sans jamais être vraiment de son temps, lui se vit tout à la fois criminel, mafieux, impresario de génie, noceur, amoureux transis, violent et assoiffé de vengeance.  Et, bien sûr, ce roman d’amour sera donc aussi un roman de jalousie qui ne sera pas que littéraire, et pourra virer à la vengeance.

Enfin, « L’île introuvable » est peut-être avant tout le roman de la désillusion.  Zaid, Bremmer et Ravanec n’ont jamais imaginé devoir s’adapter au temps d’après. Le monde leur appartenait, déjà ou en promesse ! Comme du sable, il a fui entre leurs doigts. Les certitudes d’hier sont devenues inadaptées, celle de demain pas encore inventées. Comment se sentir de nouveau appelé à vivre après avoir brûlé une jeunesse pensée éternelle? Vivre une telle métamorphose tiendrait du miracle… Mais, il en est, dit-on, capables de faire renaître des Phénix de leurs cendres… Mais là, silence ! Je ne dirai rien de plus à propos de l’histoire. A chacun de larguer les amarres, cap sur l’île…

Quant à l’écriture, j’ai aimé chez Jean Le Gall l’art de bâtir un roman qui se façonne à travers le temps, les époques, les priorités d’alors et les ambitions de toujours. Il utilise beaucoup, mais de  manière efficace, la mise sous tension d’idées proches dont la juxtaposition inattendue fixe le cadre, les personnages, leurs idées. Ex : « Dans les campagnes, les coqs se répondent. En ville ce sont les voitures. » ou « Je veux faire un roman romanesque ou le sujet serait la littérature. […] ou tout ce qui est proscrit dans les recettes habituelles serait autorisés : l’humour, la digression, le commentaire du commentaire, le mélange des genres […] et même la politique. Un roman total, totalement emmêlé. »

Incontestablement, il a le sens de la formule  et bien qu’il fasse dire à Ravanec : « C’est curieux: mes idées semblent appartenir à tous et mes sentiments ne tenir qu’à moi », le lecteur se prendra plus d’une fois à partager les sentiments des personnages sans nécessairement faire siennes leurs idées.

A travers son écriture, Jean Le Gall lève le voile sur la vie de tout écrivain en butte avec ses points de vue, d’interrogation ou d’exclamation qui assènent des vérités aussi irréfutables que les contrevérités qui leur donnent corps. Le roman touche alors à plus grand, plus large que lui, le roman  se fait invitation !

Permettre au lecteur de croire l’histoire, d’accepter le romanesque de cette île qui concentre des personnages pleins de curiosités ! Et tant pis si l’on perd parfois le fil du récit, noyé de digressions telle la représentation du système planétaire des grands noms de la littérature (digressif mais superbe travail, repris aux pages 242-243). L’auteur se connait amateur de ces chemins de traverse, de digressions. L’auteur s’oblige à ponctuer son récit d’une voix off rassurante : ‘On se rappellera que Ravanec…’   Et, surfant sur ces ruptures de rythme, le lecteur pourra méditer sur le fait que toujours, face au temps qui passe, les modes se façonnent, s’estompent et s’effacent. Au-delà ou à cause de cette « île introuvable », le lecteur prendra davantage conscience de ce temps qui passe.

Puisse-t-il avoir envie de reprendre en main le sien et de s’immerger, une fois encore, dans ce que les écrivains ont à nous conter. 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Il faut rappeler comme une loi que la vie n’est jamais pareille à la littérature et, surtout, que c’est une folie de vouloir remplir sa vie de littérature. Puisse ce livre ou un autre, mais plutôt ce livre, démontrer l’inverse. » Olivier Ravanec.
Au-dessus d’une petite île de la Méditerranée, un hélicoptère survole un château en flammes. À son bord, un « enquêteur d’assurances » lancé sur la piste d’un écrivain passé de mode et néanmoins recherché : Olivier Ravanec. Sa disparition est d’autant plus troublante qu’elle survient quelques mois à peine après celle de sa compagne, l’éditrice Dominique Bremmer. « Une histoire d’amour, avait dit un jour Ravanec, c’est trois personnes minimum. » Songeait-il en particulier à ce roi déchu de la nuit parisienne, dont Dominique avait été longtemps éprise ? Lui s’appelle Vincent Zaid ; son intelligence est aussi vraie que dépourvue du moindre esprit, et si sa fortune lui a donné beaucoup d’amis, sa condamnation pour meurtres les a fait disparaître. Ravanec, Bremmer, Zaid : trois créatures venues d’un prétendu âge d’or – les années 80 – et qui n’ont pas retrouvé leur place dans le « monde d’après », attiédi et salement hygiéniste.
Ici commence le roman, le vrai, celui qui déborde, celui de la vengeance, où l’on verra justement qu’une passion pour le romanesque peut vous offrir toutes ces aventures et mésaventures qu’on appelle, par commodité, « un destin ».

Le grand royaume des ombres

***Rentrée littéraire 2019 #4***

Par Arno Geiger

ISBN: 978 2072787726

Editions Gallimard (29/08/2019)

Ma cote: 8/10

J’ai eu la chance de découvrir ce livre, avant sa sortie en librairie, dans le cadre des Explorateurs de la rentrée 2019, découverte organisée par Lecteurs.com

Ma chronique:

Un sujet sensible soutenu par un vocabulaire à la hauteur.  Quand je me plonge dans un livre, je souligne, annote les marges, sème ci et là des symboles cabalistiques repérant mes étonnements, le renforcement de mes convictions, les interrogations suscitées par le roman ou le besoin de recours au dictionnaire. « Le grand Royaume des ombres » terminé, je m’interroge : Quel est le message de Arno Geiger ? Ecrit à l’origine en langue allemande (Autriche), ce livre a été traduit en français par Olivier Le Lay. Cette transposition utilise un niveau de vocabulaire élevé, riche en nuances, subtil et utilisé à bon escient. Ce n’est, en effet, pas tous les jours que je découvre dans mes lectures des termes tels calembredaines , clabauder, quémander, riboulant, arpions, calame, affidavit et d’autres encore. De quoi réjouir le lecteur que je suis, amoureux d’un vocabulaire large et nuancé. Heureux aussi d’avoir dû, parfois, retourner au dictionnaire pour affiner et élargir ma palette lexicale.

Le titre, un silence feutré qui me parle. Même si je me situe en dehors des personnages du roman, je le sens, j’y ai ma place. Pourquoi ce titre ? Qui, que sont ces ombres ? En quoi fondent-elles un grand royaume ? Un titre n’est jamais innocent, au pire il n’est que commercial mais ici, l’humeur même des prises de paroles des personnages plonge le lecteur dans une réalité, une vision du monde, de l’humain et de l’inhumain qui annule toute idée d’un simple étiquetage marketing de l’édition.

La jaquette, elle aussi désarçonne.  Un aplat noir,  troué par une fenêtre ouverte sur une nature restée nourricière, des montagnes, symbole probable de frontières, de fermetures, d’obstacles alors que la neige en recouvre les sommets semblant rendre toute élévation, toute échappée impossible, d’autant que le ciel  est plombé par un bombardier qui laisse peu d’espace au besoin d’air libre. Mais le ciel, malgré quelques nuages, reste bleu et confirme le cycle des saisons autorisant l’espoir d’un temps de renouveau, de dépassement, de renaissance.

Je reçois toutes ces informations en clair. Même dans un cadre morbide, Arno Geiger réaffirme la possibilité de se focaliser sur la timide lumière de l’espoir, ce dernier, partagé, pouvant atteindre la vertu et se nommer alors Espérance.

Dans ce roman, on trouve des hommes et des girouettes. Des Hommes (hommes et femmes) battus, exploités, niés mais qui gardent la dignité des gens debout alors qu’en face, on pointe des arrivistes, profiteurs, parvenus par intérêt, lâcheté et couardises. Ils ne sont que coquilles vides… mais emplis du pouvoir de nuire et de ruminer des vengeances d’autant plus dures qu’ils se sentent de plus en plus menacés.

Une invitation à réfléchir. Le lecteur ne peut que se demander dans quel camp il se laisserait happer, par conviction, par dépit, par faiblesse ou par peur et envie première de sauver sa peau ? Veit Kolbe, le héros de ce roman le répète plus d’une fois. Alors qu’il n’est plus en accord avec les vues suprématistes de ses donneurs d’ordre, il ne peut oublier qu’il a lui-même, sur le front russe, fait preuve de violence, de cruauté tragique et injuste. Il ne peut donc et ne pourra jamais nier que ce fut aussi sa guerre. Et son agir ne peut s’oublier derrière une boîte de sardines distribuée une seule fois aux juifs marchant en colonne vers la mort. Ce ‘cadeau’ qui ne sera jamais fait qu’une seule  fois par bien des motards de la Waffen-SS ne réparera en rien les atrocités commises. Mais il permettra au ‘généreux donneur fourbe’ de le raconter des centaines de fois pour se dédouaner des atrocités commises et laisser croire qu’il avait en lui une once d’humanité.

« Le grand royaume des ombres » est un roman de choix. Veit Kolbe devra choisir entre la bassesse dont il a fait preuve au sein de la guerre qu’il a menée, avec ses atrocités, ses négations de toute humanité, la faiblesse d’avoir suivi le mouvement sans trop s’inquiéter des valeurs qu’il véhiculait et la droiture qui lui commande, même instinctivement, de s’en affranchir en stoppant sa participation active à l’exécution des ordres reçus, de choisir son camp, d’aider Margot et son bébé ou le Brésilien, frère de sa logeuse mais aux antipodes de choix politiques de cette dernière et de son mari collabo. Et le moindre de ses combats ne sera certes pas celui à mener contre les visions théoriques des vertus de cette grande et belle guerre que son père veut lui inculquer… jusqu’où devra-t-il composer avec son oncle, trouillard, profiteur, planqué dans le camp de la force officielle mais illégitime ?

J’ai aimé ce livre construit sur des échanges épistolaires, des nouvelles banales qui disent ce dont on peut parler tout en laissant entendre des jugements éthiques à propos des choix posés par les uns ou les autres. Et si ce livre, à aucun moment, ne se présente comme une thèse structurée, implacable qui assène ce qui est bon, vrai et uniquement digne d’être pensé, il montre combien, même au fond du fond, au plus noir d’une époque que personne ne voudrait vivre ou revivre, le regard posé sur le monde peut repérer celui qui a besoin d’aide, de soutien.

« Le grand royaume des ombres » trouve son plein sens dans cette lueur d’espoir qui n’éclabousse pas tout d’une luminosité éblouissante, évidente. L’éclairage subtil de l’espoir et de l’entraide permet seulement de distinguer des zones d’ombre et d’autres de lumière, des promesses de possibles jours meilleurs. C’est cette fragilité même d’un espoir du lendemain qui rend le livre crédible.

Oui, il est encore possible de lever les yeux vers un envol d’oiseaux, d’écouter le chant du vent, l’appel à aimer et aider ceux qui vivent autour de nous.

Ce qu’en dit l’éditeur:

Au mitan de la Seconde Guerre mondiale, dans l’ombre du Drachenwand, cette paroi rocheuse qui surplombe le lac autrichien de Mondsee, le jeune soldat viennois Veit Kolbe goûte quelques mois de convalescence. À l’abri de ce paysage alpin qui lui ferait presque oublier les combats, il couche dans son journal ce que lui inspire le monde qui l’entoure, et relate également son amitié naissante avec sa voisine Margot.
Mais la menace rôde comme une ombre et peut s’abattre de la façon la moins attendue.
Follement éprise de son cousin Kurt, la jeune Nanni Schaller, qui séjourne au camp pour jeunes filles évacuées installé au bord du lac, disparaît soudainement. De son côté, Oskar Meyer doit fuir Vienne avec sa famille pour échapper aux persécutions qui s’abattent sur les Juifs.
Tissant ensemble les voix et les correspondances de ces quelques personnages, Arno Geiger donne à entendre les échos de leur quotidien à mesure que la défaite approche et propose ici un roman à la fois sensible et épique, intimiste et historique. Sous la forme d’une mosaïque qui permet d’approcher les destins les plus divers, il brosse le vaste portrait d’une société sur le point de vaciller, et montre comment, malgré le caractère terrible des événements, une certaine douceur peut poindre.

Sainte Rita

***Rentrée littéraire 2019 #5***

de Tommy Wieringa

ISBN: 978 2234085934 

Editions: STOCK

Traduction du néerlandais: Isabelle Rosselin

Ma cote: 9/10

Livre lu dans le cadre des explorateurs de la rentrée littéraire lecteur.com https://www.lecteurs.com/livre/sainte-rita/5324167

Ma chronique :

Sainte Rita, de Tommy Wieringa, se présente comme une chronique villageoise, un roman d’amitié et de filiation. Or, dès les premières pages, je découvre que la vie se traîne à Fagne-Sainte-Marie, petit village en perdition dans l’est de la hollande.  L’amitié  entre Paul et Hedwiges a le relent d’une camaraderie de gosses depuis toujours laissés pour compte par les copains d’alors. Celle, mal entretenue, entre Paul et Rita est codifiée par le bordel qui emploie cette dernière et la filiation qui unit Paul et son père Aloïs est le reliquat du naufrage familial consécutif au départ de la mère avec un russe tombé du ciel avec son avion en plein champs de maïs !  Non, vraiment, pas de quoi bondir de joie, tomber en addiction livresque ou chercher à s’identifier à tel ou tel personnage.

Il me faut donc chercher à mieux comprendre, à deviner l’intention de l’auteur ou, à défaut, me laisser interpeller par les questions que soulève ma propre lecture…

Je poursuis donc cette entrée dans l’intimité de Paul et, bonne surprise, je découvre chez Tommy Wieringa une écriture en trompe-l’œil.  Si on amalgame tout ce qui est dit sur le passé de la région et son présent, la vie communautaire d’antan et le déclin actuel des affaires, l’installation au village d’une économie chinoise sans intégration réelle de la communauté asiatique, l’exode rurale et le fossé qui se creuse entre ceux qui s’efforcent d’avoir une longueur d’avance sur leur temps et ceux qui n’arrivent pas à le rattraper, ce n’est pas l’image d’un bled de l’est hollandais que l’on perçoit, c’est une métaphore  notre vieille Europe. C’est elle qui se délite ici alors qu’elle se revendique être à la pointe ailleurs. Fagne-Sainte-Marie est l’image d’un monde fatigué dans lequel les uns se perdent tandis que d’autres, opportunistes s’y retrouvent.

Et  comme dans toutes les communautés restreintes mais divisées, les moteurs relationnels sont la méfiance, les rancœurs, la jalousie, l’étalement de la puissance et le marquage des uns par les autres. Et, dans la mouvance de ces villages comme du monde, il y a toujours les esseulés, repliés sur eux, ne sachant pas trop comment se situer, bourrés de rêves mais sans l’énergie nécessaire pour les transformer en projets.  Ils subissent, acceptant finalement tout jusqu’au jour où ils exploseront devant trop d’injustices ou de mépris à leur égard.  Alors, ils tueront ou se feront tuer !

Au cœur de ce village, de ce monde, Paul a observé son père ayant connu une longue époque de rude vie campagnarde. Un temps où le temps ne semblait pas prendre une ride, où l’église rassemblait ses ouailles le dimanche tandis que le café lui faisait concurrence toute la semaine. Chaque hiver, il a connu sans les dominer, les canaux gelés et l’élégance de son père patineur. Il connait la récolte des pommes de terre, des navets et des choux à la sueur du front et des courbatures du travailleur. Et, sans en prendre vraiment conscience, Paul est pris, avec son village, dans une  grande chaîne de dominos cascades qui tombent sous l’effet de la contagion du rêve d’une vie  loin des labeurs et des labours, d’une vie tout confort où l’argent n’est plus le fruit d’un travail mais le moyen de ne plus devoir travailler. La modernité est passée par là. Pas loin en tous cas et elle a creusé un fossé inconcevable dans ce plat pays qu’est la Hollande, fossé dont il ne sortira jamais ! Il y a maintenant ceux qui vivent ailleurs, qui fuient la lourdeur des boues qui collent aux sabots et ceux qui, restés, exploitent les quelques niais comme lui qui n’ont rien compris aux trafics en tous genres : drogue, sexe, magouilles et fanfaronnades de comptoirs. Ce désert économique de l’Est hollandais, ce bled perdu au cœur même du Continent, c’est la plaie d’une Europe fatiguée, d’un cancer économique qui la vide de son sang et de son sens. Les chinois s’installent chez nous et nous exploitent, le curé est importé du Brésil et ne sauve plus les âmes, la drogue circule mieux que les ambulances et  le sexe ne se partage plus, il se vend et remplit le réservoir de la voiture rouge au cheval cabré du mafieux local.

Tommy Wieringa décrit notre vieille Europe et ses dysfonctionnements, avec, au cœur du récit, ceux qui n’ont rien vu venir, ou n’ont pas pu faire face et qui se retrouvent en perdition face à l’accélération sans borne du changement. Comment trouver une place ?

L’histoire de Paul, de Hedwiges, de Rita et des autres se laisse lire d’autant que l’auteur y développe un humour subtil, avec un sens de la formule et du raccourci qui font sourire. Une belle manière d’aborder cette tranche d’histoire relative au changement, au temps qui passe alors que nous restons… Mais, ce n’est pas le plus intéressant à mes yeux. En effet, comment ne pas être sensible à ce regard de l’auteur sur la solitude de nos vieux, le manque d’aide apportée aux aidants, les blessures que la vie impose à tous ceux qui n’ont pas réussi à vivre selon le modèle consensuel qu’ils n’arrivent ni à identifier, ni à comprendre, encore moins à endosser ?

Si le lecteur accepte de ne plus attendre d’un auteur qu’il lui coupe le souffle à chaque page, qu’il le précipite dans une tension extrême et qu’il l’amène, sous addiction, à une fin inédite, toujours angoissante, inventive, sordide, apocalyptique, bref, une fin digne d’un thriller, ce roman peut ouvrir un espace de réflexion sur les modes de vie qui structurent notre quotidien et qui interpellent Sainte Rita à propos de l’aide qu’elle pourrait apporter à la cause désespérée de notre petit monde d’aujourd’hui !

Ce qu’en dit l’éditeur:

En ce mois d’août 1975, un événement majeur vient troubler la quiétude du village néerlandais de Fagne-Sainte-Marie : un avion s’est écrasé dans le champ de maïs d’Aloïs Krüzen. À son bord, un Russe grièvement blessé. Aloïs s’empresse de le secourir, bouleversant sans le savoir le cours de sa vie et celle de Paul, son fils de huit ans.
Quarante ans plus tard, si le temps semble s’être arrêté dans la vieille ferme des Krüzen, le monde extérieur, lui, ne cesse de changer. Paul partage son quotidien entre son magasin de curiosités militaires, son meilleur ami Hedwiges et Rita, charmante prostituée thaïlandaise. Mais le jour où Hedwiges se fait voler ses économies, l’équilibre est rompu…

Chronique villageoise, roman d’amitié et de filiation, Sainte Rita est une ode à ces hommes ordinaires qui cherchent leur place dans un monde en perpétuel changement.

Les étoiles s’éteignent à l’aube

Par Richard Wagamese

Edition 10/18

ISBN : 9782264069702

Ma cote : 7 / 10

Ma chronique :

« Les étoiles s’éteignent à l’aube »  est un cri silencieux, hurlant la vie, la mort, le besoin profond d’être et de le savoir ! Son auteur, Richard Wagamese, connu pour sa littérature amérindienne appartient à la nation indienne ojibwé. Il nous exhorte ici à prendre conscience des forces de ces nations indiennes et de leurs modes de vie ; il nous dit aussi la fragilité de celles-ci et leur possible disparition sous le poids de nos civilisations prétendument civilisées.

Franklin Starlight n’a que 16 ans. C’est déjà un homme depuis des années pourtant. Enfant, gamin, il a vécu avec le vieux, celui qui lui a tout appris. Tout ? Presque. ‘Le vieil homme lui a fait don de la terre à partir du moment où il avait été capable de s’en souvenir et il lui avait montré comment la traiter, l’honorer, disait-il, et le garçon avait senti l’importance de ces enseignements et il avait appris à les écouter, bien les reproduire.’ Mais le vieil homme ne lui a jamais dit qui était vraiment son père, encore moins sa mère.

Franklin va partir, seul, laissant là ce père nourricier qui lui a tout appris pour aller à la rencontre de son géniteur mourant. Avec lui, il va entreprendre un voyage qui se révèlera initiatique dans le monde sauvage de l’arrière-pays de la Colombie-Britanique. Son ‘père’, épave errante rongée par l’alcool sait qu’il va mourir. Lui qui ne s’est jamais préoccupé de son fils, a fait appel à lui, lui demandant l’aide nécessaire pour être enseveli, selon les traditions indiennes. Il veut donc que son fils l’accompagne jusqu’à la montagne où il pourra mourir en indien, renouant de la sorte avec les forces vitales et les esprits qu’il a refusé de suivre, leur préférant les eaux troubles, dites de vies mais frelatées, et les dégâts qui en découlent.

Je suis rentré dans ce récit en toute sérénité. Je sentais que Richard Wagamese allait alimenter ma réflexion à propos des sources de vie, des attitudes à développer si on accepte de ne se considérer que comme un gestionnaire de la Terre et non comme son prédateur. Le livre regorge de perles à méditer à propos de la vie, de l’éducation, de la consommation, de la place de chacun, de chaque chose et du partage d’idée, de biens, de vie. Le livre est un hymne au respect à avoir pour l’autre et soi-même.

C’est aussi le cri de qui veut, au-delà des apparences, jeter des ponts pour re-susciter l’autre à la vie. Même si sa vie est le moment de sa mort ! C’est là une des forces du récit, instituer la mort comme une étape de vie et non la fin de celle-ci ! Alors, même déjà mort, ou quasi, le géniteur peut, au-delà de tous ses manquements, devenir père. Et le fils peut devenir dépositaire du transmis du père !

« Les étoiles s’éteignent à l’aube » n’est pas un livre amusant, joyeux. Il n’est pas triste et ennuyeux pour autant. C’est la description d’un fil tendu entre Terre et Ciel sur lequel le funambule qu’est tout être humain peut marcher, trouver son équilibre, progresser vers un plus haut, un plus vrai, un plus uni avec lui-même, les autres, la Mère-Terre.

Un bon moment de lecture, de conscience, de pleine conscience à développer et à faire nôtre.

Ce qu’en dit l’éditeur :

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d’alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l’accompagner jusqu’à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S’ensuit un rude voyage à travers l’arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d’espoir, et lui parle des sacrifices qu’il a concédés au nom de l’amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n’avait jamais vu, une histoire qu’il n’avait jamais entendue.

Un peu, beaucoup, à la folie

de Liane Moriarty

ISBN: 9782253259732

Traduction de l’anglais (Australie): Sabine Porte

Ma cote: 2/10

Ma chronique:

Un peu, beaucoup, à la folie …

Avec ce troisième roman traduit en français, Liane Moriarty, nous plombe des heures de lectures. « Un peu, beaucoup, à la folie » se révèle  être un paquet de 600 pages ou tout et rien n’est dit en temps opportun.

Je m’explique. M’inviter à ouvrir un roman pour y découvrir ce qui a bien pu se passer le jour du barbecue doit être l’occasion de me présenter des faits et des personnages qui ont du corps et qui font que ce BBQ  entre voisins sensés se connaître, s’apprécier et s’aimer est un temps unique, un pivot pour l’existence.

Or, ici, le lecteur se traîne durant des centaines de pages à distiller des redondances aussi inutiles qu’encombrantes. Cette absence d’un vrai nouveau roman, d’une vraie nouvelle et autre histoire relève d’un machiavélisme éditorial malsain. Pondre des pages et des pages et emprisonner le lecteur dans une addiction qui mise sur sa fierté. Comment pourrait-il, sans perdre la face, abandonner ce trop-plein de rien alors qu’il lui a déjà consacré tellement d’heure de lecture à y chercher une ébauche de consistance?

Si ce manque d’un réel contenu ne relève pas de ce mercantilisme rédactionnel, alors c’est qu’il traduit cet autre mécanisme bien connu qui fait que quand on veut cacher qu’on n’a rien à dire, la solution est de proliférer en mots et phrases vides ou, pire, reprises à des opus antérieurs. Diarrhée de mots pour constipation d’idées!

C’est la très nette impression que j’ai eue. J’avais aimé découvrir, dans « Secret du mari » et « Petits secrets, grands mensonges », une fraîcheur, une inventivité dans la manière de décrire les banalités mesquines du genre humain, je n’ai retrouvé, cette fois-ci, que la banalité des relations entre les trois couples voisins. Plus de fraîcheur, plus d’inventivité, plus d’éclat nouveau dans le regard de l’autrice. Ce « Un peu, beaucoup, à la folie » est, me semble-t-il, quasi superposable à « Petits secrets et grands mensonges ». On y trouve les mêmes archétypes de personnages, cette fois situés en banlieue middle class autour d’un BBQ se prétendant accueillant. A griller, une brochette de couples où les femmes sont des vraies fausses amies rivales et complices et où les hommes sont les boules miroirs réfléchissant les étincelles qui jaillissent du feu de ces amitiés chaleureuses, destructrices, recherchées ou contrariées. Chacun y a sa part d’ombre, ses petits secrets et mensonges… Rien de bien neuf sous la plume de Moriarty!

J’aurais tant aimé qu’elle arrive à me convaincre en racontant la même histoire en 300 pages, max! Plutôt que d’être un alambic distillant du goutte à goutte au fil des heures, qu’elle soit la caricaturiste capable de faire surgir le coeur, le moteur et l’âme du livre en quelques coups de plume seulement!

J’attendais un surgissement, un jaillissement d’idées nouvelles, je me suis ennuyé à perdre mon temps dans un fatras de détails, de redites, de distracteurs inutiles. Mon esprit s’est envolé et s’est porté ailleurs. Mon coeur aussi.

La comptine est donc allée jusqu’au bout: Je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie… PAS DU TOUT! 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Trois couples épanouis. De charmants enfants. Une amitié solide. Et un barbecue entre voisins par un beau dimanche ensoleillé : tous les ingrédients sont réunis pour passer un bon moment. Alors, pourquoi, deux mois plus tard, les invités ne cessent-ils de se répéter : « si seulement nous n’y étions pas allés » ?

Après le succès du Secret du mari, traduit dans 55 pays, et de Petits secrets, grands mensonges, adapté par HBO, Liane Moriarty continue de dévoiler la noirceur qui rôde sous les vies ordinaires et nous plonge au coeur des redoutables petits mensonges et des inavouables secrets de l’âme humaine… Fin, décapant, et jubilatoire.

Le pays des oubliés

Par Michael Farris Smith

Traduit par Fabrice Pointeau

ISBN : 9782355846458

Ma cote : 7/10

Ma chronique :

J’ai suivi Michaël Farris Smith sur base de la confiance gagnée par cet auteur lors de ma lecture de « Nulle part sur la terre ». J’ai retrouvé cette écriture simple qui rend le livre très accessible. Les phrases sont en générales courtes et d’une structure grammaticale de base. Lorsqu’elles s’allongent, c’est au prix d’une utilisation, parfois répétée, de la conjonction de coordination ‘et’ … Curieusement, cette technique m’avait heurtée lors de la découverte de « Nulle part sur la terre ».  Ce choix de l’auteur me paraît cette fois plus acceptable. Je m’habitue ? Ou je réalise que cette manière d’écrire permet de faire coller le phrasé lu aux personnages rudes, entiers, peu instruits, qualificatifs qui ne sont pas synonymes de brutes, grossiers ou simplets. Loin de là.

Les personnages de Michaël Farris Smith sont des êtres oubliés du fin fond de l’Amérique, des hommes et des femmes aux caractères entiers, aux vies complexes, aux passés troubles, aux présents nébuleux, aux futurs précaires. Et tous, ils avancent sur leurs chemins au milieu de nulle part avec des repères internes cachés, des mobiles étonnants, dramatiques, plus souvent malveillants que bienveillants, semble-t-il. Pourtant, l’auteur ne les juge jamais. Il nous donne d’en prendre connaissance… conscience, peut-être.  

En lisant les pérégrinations de ces paumés de l’existence, de ces combattants à la recherche d’un à-venir meilleur, j’ai plus d’une fois pensé à l’ambiance de Bagdad café, film datant déjà mais dont la musique envoutante m’est restée dans l’oreille. En plus sordide ici, plus en survie, les héros de Michaël Farris Smith font aussi preuve de résilience et, même hors-la-loi, ils tâchent de vivre selon des codes d’honneur qui en valent bien d’autres que nous voyons se développer dans notre société de nantis. Volonté de terminer ce qui est entamé, de garder ou retrouver une fidélité pour ceux qui, un jour, ont tendu une main, dit une parole, offert un silence compréhensif. Même perdu, écrasé,  apparemment battu, garder sa dignité et se relever, tomber encore peut-être, mais vouloir encore se relever, vivre debout !

L’histoire, le cadre, les déchéances mises en exergues font de ce pays des oubliés un roman dur, triste, violent. L’auteur ne fait pas (trop) de concessions à des entourloupes permettant de finir par l’affirmation ‘Et ils vécurent heureux… » Il y a des artifices d’auteur permettant au scénario de tenir sa courbe, atteindre son paroxysme et redescendre vers une fin ouverte, bien sûr. Tout doit tenir en 250 pages.

Et le lecteur se rend vite compte que ce n’est pas tant l’histoire, la romance de ce road movie qui compte. Bien plus intéressant est la piqûre de rappel nous invitant à ne pas oublier qu’au pays de l’oncle Trump, il n’y a pas que des buildings en or et des coffres remplis de richesses, d’aisance et de certitudes à tweeter. M.F. Smith se fait le chantre des exclus, des sans voix, des oubliés d’une Amérique de plus en plus violente et méprisable. En assurant la traduction et la publication en français, les éditions Sonatine nous invite à réaliser que la misère de ceux-là est malheureusement transposable et déjà, pour large partie, transférée dans notre vieille Europe.

Un roman qui invite donc à réfléchir sans trop vite juger. Une réussite !

Ce qu’en dit l’éditeur:

Le corps cassé par une vie de combats, ravagé par de multiples addictions, Jack ne se sent plus la force d’avancer. Par amour pour Maryann, sa mère adoptive, qu’il refuse de décevoir encore une fois, il va malgré tout devoir livrer son ultime combat, aux conséquences incertaines.

Après « Nulle part sur la terre », Michael Farris Smith s’impose comme la voix des exclus, des survivants, des combattants, aussi, d’une Amérique violente et misérable. Si le portrait est noir, l’écriture est d’une poésie rare, et le lecteur ne peut lâcher ce livre, qui oscille peu à peu de l’ombre vers la lumière.