Rouge Brésil

par Jean-Christophe Rufin

ISBN : 9782070458059  

Éditeur : GALLIMARD (27/02/2014)

Ma cote: 8 / 10

En 10 lignes, max! (Présentation du livre par frconstant)

Rouge Brésil permet au lecteur de s’immerger dans l’aventure de cette tranche d’histoire de la colonisation des Amériques par le vieux Continent. On y découvre l’Histoire et les moyens de navigation de l’époque, les rivalités politiques et les magouilles pour s’assurer le Pouvoir. C’est une tranche d’Histoire peu glorieuse qu’il ne faut pas, pour autant oublier. L’écriture de Rufin, souple et forte aide le lecteur à entrer dans le sujet et à se poser des questions sur les manoeuvres de gouvernances politiques, économiques et humaines de notre époque. Le Monde a-t-il vraiment changé?

Ma critique:

Découvrant ce matin une critique de ce livre Goncourt 2001, j’ai envie de vous partager ce que j’en pensais en octobre 2016. Les thèmes abordés par Jean-Christophe Rufin restent d’actualité.

Rouge Brésil est un livre à découvrir. L’écriture de Jean-Christophe RUFIN, fluide, soignée, légère et forte à la fois permet au lecteur de s’immerger dans l’aventure de cette tranche d’histoire de la colonisation des Amériques par le vieux Continent. On peut lire l’histoire pour l’Histoire, y découvrir les conditions de navigation de ce 16e siècle, les luttes de pouvoir entre les états, les manoeuvres d’espionnage de l’époque, les magouilles des proxénètes et trafiquants aux colonies, les prémices des guerres de religion qui diviseront, à feu et à sang, les églises romaine ou réformée… Tranche d’Histoire peu glorieuse, sans doute,mais dont il est bon de se rappeler.

Plus fondamentalement, j’y ai lu l’opposition qui existe et déchire encore de nos jours entre la conception d’accommodation ou d’assimilation de l’autre. Faut-il soumettre les populations conquises à notre propre mode de vie ou faut-il accommoder notre mode de pensée et d’action afin de permettre aux différents modes de vie de coexister? Faut-il obliger les autres à changer et à adopter nos pensées, croyances, us et coutumes ou faut-il leur permettre de vivre selon leurs pensées, croyances, us et coutumes? Just et Colombe, à la fois proches et distants, en symbiose ou opposés, illustrent à merveille ce combat intérieur qui nous anime quant à la position à tenir face à l’autre, différent et pourtant semblable. A l’heure des volontés de conquête de certains ou des replis identitaires des autres, « Rouge Brésil », Prix Goncourt 2001 est d’une brûlante actualité!

Ce qu’en dit l’éditeur:

La grande aventure des Français au Brésil est un des épisodes les plus extraordinaires et les plus méconnus de la Renaissance.
Rouge Brésil raconte l’histoire de deux enfants, Just et Colombe, embarqués de force dans cette expédition pour servir d’interprètes auprès des tribus indiennes. Tout est démesuré dans cette aventure. Le cadre : la baie sauvage de Rio, encore livrée aux jungles et aux Indiens cannibales. Les personnages – et d’abord le chevalier de Villegagnon, chef de cette expédition, nostalgique des croisades, pétri de culture antique, précurseur de Cyrano ou de d’Artagnan. Les événements: le huis clos dramatique de cette France des Tropiques est une répétition générale, avec dix ans d’avance, des guerres de religion.
Fourmillant de portraits, de paysages, d’action, Rouge Brésil écrit dans une langue à l’ironie voltairienne, prend la forme d’un roman d’éducation et d’amour.
Mais plus profondément, à travers les destins et les choix de Just et de Colombe, ce livre met en scène deux conceptions opposées de l’homme et de la nature. Et il fait revivre le monde disparu des Indiens, avec sa cruauté mais aussi son sens de l’harmonie et du sacré, le permanent appel du bonheur…

Citations:

  • – Ainsi, s’écria Colombe, c’est vous qui avez découvert le Brésil !
    – Cela n’a rigoureusement aucune importance. Il faut toute la prétention des Européens pour croire que ce continent attendait leur venue pour exister.
  • L’espoir est omnivore : qu’on lui refuse la nourriture qu’il attend et il se contentera d’une autre, pourvu qu’elle l’aide à survivre.
  • On ne se trompe jamais en conférant à quelqu’un le grade qu’il n’a pas atteint. Celui qui bénéficie de cette erreur est tout prêt à la pardonner en pensant que le flatteur a simplement un peu d’avance.
  • Le pain de sucre les regarda passer, avec cette stupide indifférence de la nature au malheur des hommes, laquelle décuple leur envie de l’asservir et de la soumettre.
  • Les guerres de religion sont toujours une providence pour les criminels. La violence tout à coup devient sainte ; pourvu qu’ils sachent mimer la dévotion, au moins en parole , licence leur est donnée par un Dieu d’accomplir des infamies dont ils avaient longtemps rêvé.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Patrick Modiano
ISBN : 2070146936
Éditeur : GALLIMARD (30/11/-1)

Ce qu’en dit l’éditeur:

« – Et l’enfant ? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l’enfant? 
– Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu… Quel drôle de départ dans la vie… 
– Ils l’avaient certainement inscrit à une école… 
– Oui. À l’école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d’une grippe. 
– Et à l’école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage… 
– Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez…»

Ma cote: 8 / 10

Mon billet:

Curieuse écriture que celle de Patrick Modiano. Étrange et belle ! Dans son roman « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » (Ed . : Gallimard, 2014), l’auteur pose ses phrases sur le livre comme un peintre poserait ses points de couleurs sur sa toile. Tout en nostalgies juxtaposées, en mélancolies teintées d’inquiétudes, en recherches confuses d’une pensée qui existe déjà mais doit encore naître au jour, celui du jour d’aujourd’hui.
Jean Daragne, le personnage principal de ce roman va rencontrer des personnes qu’il connaît à peine, ou même pas du tout. Et, un peu à cause d’elles mais surtout bien au-delà de celles-ci, il va voyager à la poursuite d’un passé que le temps a enfouis dans l’oubli sans jamais tout à fait l’estomper.
Et si le lecteur devine que l’image finale existe, il ne peut de suite la saisir. Un peu comme lors de la réalisation d’un puzzle dont on n’aurait pas mémorisé au préalable l’image-modèle à laquelle il faut aboutir. Chaque phrase, chaque idée, chaque tranche de vie du récit prend peu à peu son sens en trouvant sa place à côté d’autres phrases, d’autres idées, d’autres tranches du roman. C’est là la puissance d’écriture de Patrick Modiano. Il n’y a pas d’action dans ce récit, juste le lent et fascinant effet d’un bain révélateur qui peu à peu fait apparaître l’image qui a été « mise en boîte » mais n’est pas encore visible.
Ce n’est qu’au terme du roman que le lecteur capte enfin la puissance d’évocation de cette image recomposée par Jean Daragne, le héros, celle d’un enfant qui, devenu adulte, se retrouve et se comprend. Vraiment, un bon moment de lecture !

Citations:

  • Les souvenirs d’enfance sont souvent de petits détails qui se détachent du néant.
  • On apprend, souvent trop tard pour lui en parler, un épisode de sa vie qu’un proche vous a caché. Est-ce qu’il vous l’a vraiment caché? Il l’a oublié, ou plutôt, avec le temps, il n’y pense plus. Ou, tout simplement, il ne trouve pas ses mots.
  • Pourquoi des gens dont vous ne soupçonniez pas l’existence, que vous croisez une fois et que vous ne reverrez plus, jouent-ils, en coulisse un rôle important dans votre vite ?
  • On finit par oublier les détails de notre vie qui nous gênent ou qui sont trop douloureux

A propos de l’auteur:

[http://auteurs.contemporain.info/doku.php/auteurs/patrick_modiano ]

Consacré prix Nobel de la littérature en 2014, Patrick Modiano est un écrivain français né à Boulogne-Billancourt en 1945. Soutenu par Raymond Queneau, il publie son premier roman, La Place de l’Étoile, en 1968. L’auteur fait ensuite paraître une trentaine de romans, pour la plupart traversés par des enquêtes mémorielles ou identitaires. Son œuvre, primée par la critique, se caractérise par une présence marquée du thème de l’Occupation, de même que par une certaine propension à l’autobiographie. Modiano a également écrit des scénarios et réalisés des films pour le grand écran.

Historique des prix reçus:

  • 1968 – Prix Fénéon, La Place de l’Étoile
  • 1972 – Grand prix du roman de l’Académie française, Les Boulevards de ceinture
  • 1978 – Prix Goncourt, Rue des Boutiques obscures
  • 2000 – Grand prix de littérature Paul-Morand, l’ensemble de son oeuvre
  • 2011 – Prix Marguerite-Duras, l’ensemble de son oeuvre
  • 2014 – Prix Nobel de la littérature

Robinson de Laurent Demoulin

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Dur sans être heurtant, triste malgré la joie, réaliste sans être imaginable.

« Robinson » (publié chez Gallimard et Prix Rossel 2017) est l’histoire d’un père non-autiste qui se livre, détaille, dénoue, noue et renoue sans cesse le nœud bien serré qui l’attache à son fils oui-autiste. Un Robinson qui n’existe que sur son île et pour lequel le père invente des trésors d’amour et de patience, s’occupant de son fils avec rigueur, abnégation, colère, joie, dépit, compréhension et soif de liberté partagée.

Un livre dans lequel Laurent Demoulin nous raconte ce qu’est être père d’un enfant Robinson. Avec une écriture dont la puissance tient de la poésie des situations ubuesques décrites, du regard chargé de tendresse même quand trop souvent la scatologie s’invite de manière inopportune pour qui n’est pas îlien, et puis, surtout, de l’humanité profonde qui fait tenir debout ce père, papa d’un Robinson oui-autiste qui est aussi papa de ses frères et sœurs, mari de son épouse dans la construction d’une nouvelle unité familiale, beau-père de ses beaux-enfants et, une semaine sur deux quand il n’est pas de garde Robinson, universitaire de renom, conférencier-voyageur de par le monde, homme parmi les hommes, savourant la puissance d’une parole partagée qui permet à tout un chacun d’échanger et de partager ses questions, ses doutes, ses joies et l’inévitable recherche d’un sens à la vie.

Même si certains conseillers de l’Edition ont suggéré à l’auteur de construire son livre à travers une ligne du temps assurant une montée dramaturgique vers une fin surprenante, Laurent DEMOULIN a préféré distiller au long des pages des tranches de vie, historiettes décousues qui trouvent leur cohérence dans la constance du décalage entre les mondes des oui ou non-autistes et dans la permanence du regard de père responsable à temps plein des éclats de vie de son fils.

C’est dur sans être heurtant, triste malgré la joie, réaliste sans être imaginable. Comment pourrions-nous, lecteur lambda, comprendre, prendre avec nous, sur nous ?

Alors, comme pour nous aider, l’auteur, pirouettant auprès de ses lecteurs, ne manque pas de préciser : « Or, puisqu’il faut tout dire, puisque ces pages ne sont nullement un témoignage véridique mais appartiennent au domaine de la fiction, plus précisément de la poésie épique, et qu’à ce titre elles participent à l’artifice de la littérature qui ne dit la vérité que lorsqu’elle ment, à moins que ce ne soit l’inverse, on sera content d’apprendre que, tout de même, ces épisodes éprouvants présentent un aspect positif – voire un progrès. »  Ce qu’il ne manquera pas de remettre en cause lorsque, quelques pages plus loin, il rappellera que : « L’ennui, c’est que la maladie dont souffre le oui-autiste (ou dont souffre son entourage) n’est rien d’autre qu’une absence totale de progression. Il s’agit de la définition même de l’autisme – d’une de ses définitions. »

Et c’est là, probablement un point qui mettra en parole les non-autistes ayant la responsabilité d’être parents, proches, accompagnateurs d’enfants oui-autistes. Y a-t-il place sur l’île de ces Robinson pour un progrès ? Oui, répondront les uns, non affirmeront les autres. Tous ayant raison, chacun accompagnant un îlien qui n’est pas forcément copie d’un autre.  Dans ce livre qui se refuse à la dénomination de roman, ce récit qui n’est ni linéaire, ni construit en exposition du sujet, développement et dénouement, si possible heureux, Laurent DEMOULIN entend présenter son Robinson comme adepte de Paul Valery : « Le monde est menacé par deux choses : l’ordre et le désordre. »  Nul doute pour Robinson, entre le fascisme et l’anarchie, l’ordre constitue une menace plus grande que le désordre… Telle est sa vie, telle est celle de son papa !