Migrants & Réfugiés

Réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents

Par Claire Rodier

avec la participation de Catherine Portevin

Editions : La découverte

ISBN : 978 2348 040 665

Ma cote: 9 / 10

Ma chronique:

Catherine Rodier, cofondatrice du réseau euro-africain Migreuro est aussi juriste. Son travail sur les politiques européennes d’immigration et d’asiles lui permet la rédaction de cet essai qui possède la triple qualité d’être court, documenté et d’une lecture aisée, pratique, efficiente. Pour ce travail de vulgarisation (Non, ce n’est pas un gros mot, c’est un compliment !), l’auteure a bénéficié de la participation de Catherine Portevin, journaliste à ‘Philosophie magazine.

En un jeu de 24 questions, souvent le reflet de la bonne foi de ceux qui cherchent à comprendre, elle ouvre une réflexion sur les politiques migratoires de notre vieille Europe et sur les présupposés bien erronés, fantasques ou intellectuellement malhonnêtes sur lesquels le monde politique, tout partis confondus, s’entend alors qu’il n’y a pas, ou si peu, de résultats probants.

Après une très simple explication de ce qui différencie les migrants des réfugiés, l’auteure s’attache à démonter l’arbitraire qui gère le droit à l’asile ou le rejet aux frontières. Elle précise, chiffres en mains, qui sont les migrants qui tentent l’entrée en Europe, disqualifie tous ceux qui prétendent découvrir une crise migratoire qui aurait été impossible à prévoir, à réguler, à solutionner autrement que par l’instauration de quotas, l’érection de murs et la construction de prison rebaptisés ‘Centres fermés). Elle déconstruit les fausses bonnes raisons qui ont donnés naissances aux hotspots, gare de triage sans critère humainement validés. Dans la foulée, elle compare le coût de la surveillance des frontières européennes (quelques 13 milliards, à tout le moins) aux sommes dépensées par les migrants (15 milliards, donnés pour une bonne part aux passeurs) Et, une fois encore, elle s’interroge. Notre politique migratoire est-elle juste, efficace, humainement acceptable alors que la migration est un phénomène planétaire qui a toujours existé et qui ne pourra pas disparaître vu les situations politiques, économiques, climatiques et intellectuelles des peuples. Croire le contraire ne permet que de cautionner les écarts aux conventions et traités humanitaires signés par les états mais trop souvent non respectés, contournés, falsifiés lorsqu’ils sont expliqués au grand public.

La question de savoir si l’Europe, la France (le lecteur belge lit « La Belgique ») ont-elles la capacité d’accueillir cet afflux de migrants est posée. Avec l’argumentation connue : Non, soyons suffisamment lucides pour dire non à ces étrangers qui viennent manger le pain de chez nous, prendre nos emplois et faire exploser notre sécurité sociale, l’autrice pointe la désinformation, volontairement exercée par ceux qui ont intérêt politique à discréditer l’étranger. On ne le dit pas assez, les études montrent à l’envi que les populations de migrants sont aussi des contributeurs à la croissance économique sur le long terme.

Quand le Politique mettra-t-il en œuvre une politique migratoire qui tienne compte de la peur de ceux qui se sentent envahis ET, TOUT EN MÊME TEMPS, qui mise sur une information réelle de la situation, sur une éthique humaine dans le choix des solutions envisagées et sur la réorientation des coûts de surveillance des frontières vers une réorganisation inclusive des flux migratoires dans l’ensemble des payes, des régions ? 

Ce tout petit opus, moins de 100 pages, est grand, très grand par la réflexion qu’il féconde !

Ce qu’en dit l’éditeur:

L’arrivée en grand nombre de réfugiés et de migrants en Europe, à partir de 2015, ainsi que les nombreuses morts en Méditerranée, dont celle, très médiatisée, du petit Aylan Kurdi, ont souvent ému et « bousculé » la population européenne. Toutefois, après une première phase d’accueil, un discours officiel de défiance, voire hostile aux migrants s’est progressivement imposé sous la pression de l’extrême droite européenne, les transformant, ainsi que ceux qui leur portent assistance, en ennemis à combattre : en témoignent notamment les attaques contre le bateau humanitaire Aquarius en 2018. Malgré une baisse spectaculaire du nombre d’entrées irrégulières sur le territoire européen, les inquiétudes et les réticences s’expriment chez ceux qu’un élan de solidarité avaient poussés à ouvrir leurs portes aux migrants, et de nombreuses questions émergent : quelle différence entre réfugiés et migrants ? Combien sont-ils ? La France et l’Europe ont-elles la capacité d’accueillir ces migrants, compte tenu de la crise économique ? Les murs servent-ils à quelque chose ? Qu’est-ce qu’un hotspot ? Qu’est-ce que le délit de solidarité ? Ne vaudrait-il pas mieux les aider à rester chez eux ? C’est pour répondre sans tabou à ces interrogations légitimes, et à bien d’autres, que ce petit livre a été conçu.

Le ghetto intérieur

Santiago H. Amigorena

Edition P.OL. août 2019

ISBN: 978 2818 047 811

Ma cote: 10 / 10

Ma chronique:

Le ghetto intérieur… un titre percutant pour un roman qui l’est bien plus encore.

Santiago H. Amigorena, auteur argentin vivant actuellement en France, écrit ici un livre poignant sur la Shoa, sur l’identité juive, la culpabilité et le silence.

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire. Ce roman raconte l’histoire de ce silence – qui est aussi devenu le mien, dit Santiago H. Amigorena en quatrième de couverture.

Et le silence, l’auteur connait. Muet de naissance, il le vit dans ses tripes depuis longtemps. Ce qui ne l’a pas empêché, il est vrai, de s’exprimer à travers son oeuvre romanesque et les nombreux scénarios de film qu’il a signé.  Un coup d’œil sur sa bibliographie suffit à nous en convaincre.

Dans ce 10e roman, le silence est celui de la culpabilité de l’homme, Vicente Rosenberg, qui s’est toujours promis de revenir un jour vers sa famille à Varsovie. Mais, happé par le quotidien, l’espoir d’un monde de paix, les projets d’une vie de famille, d’une réussite professionnelle, il n’a pas pu entendre ce que disait sa mère dans ses lettres. Envoyées d’un Varsovie, terrain de jeux de l’antisémitisme nazis et des froids calculs d’anéantissement total d’un monde juif, ces besoins exprimés, ces manques et demandes apparaissent, de nos jours, comme d’évidentes alarmes. Comment de tels signaux n’ont-ils pas été mieux perçus ? Comment n’ont-ils pas déclenché les réflexes moraux à mettre en œuvre ? Voilà bien une réflexion bien-pensante qui ne tient pas compte des méandres de l’esprit capable de se construire tant de verrous et de cadenas face à l’impensable, l’inadmissible et pourtant bien réel quotidien du ghetto de Varsovie. Ce roman retrace la parallèle descente en abîme de l’Europe des années 30-40 et celle d’un émigré juif qui peine à se définir comme tel, sent que le monde bascule, mais ne sait comment contrecarrer ce glissement, cette perte d’humanité.

Un roman puissant. Un angle d’approche de la Shoa original qui ne peut laisser indifférent. Peut-on imaginer cette ghettoïsation intérieure ? Peut-on deviner les forces de destruction qui murent un homme, un mari, un père, un fils dans un silence qui ne laisse aucune place à l’avenir, à la renaissance ? Santiago H. Amigorena nous donne d’y croire, même sans tout comprendre. Et il nous invite à nous laisser interpeller par le questionnement de Vicente Rosenberg. Qu’est-ce qu’être juif ? Et pour ceux qui ne le sont, qu’est-ce qui justifie l’antisémitisme et le silence devant celui-ci ?

Avec une écriture simple, construite sur la juxtaposition de phrases courtes, de propositions qui marquent l’enchaînement logique de la pensée, l’auteur nous donne accès à la construction d’une réflexion vitale et aux questions qu’elle suscite, aux peurs ou envies de fuites qu’elle révèle. Le style de S. H. Amigorena nous prend par la main et nous conduit au cœur de ce silence, ghetto intérieur qui ne manquera pas de nous bousculer à propos de la vie, des choix à poser, des paroles à dire, des silences à partager. 

Un grand roman de cette rentrée littéraire de fin 2019 ! Je ne peux qu’en conseiller la lecture, de même que celle des excellentes critiques lues dans la Presse ou sur les sites de partages littéraires.

Ce qu’en dit l’éditeur:

[Source: P.O.L.] Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Santiago H. Amigorena raconte le « ghetto intérieur » de l’exil. La vie mélancolique d’un homme qui s’invente une vie à l’étranger, tout en devinant puis comprenant la destruction de sa famille en cours, et de millions de personnes. Vicente et Rosita étaient les grands-parents de l’auteur qui écrit aujourd’hui : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né ». Ce roman est l’histoire de l’origine de ce silence.

Ce qu’en dit la Presse:

LaLibreBelgique   29 octobre 2019 Le Ghetto intérieur est un livre superbe et immensément troublant, où les silences sont au centre, comme la culpabilité.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LALIBREBELGIQUE
LeMonde   07 octobre 2019 Dans son nouveau livre, l’écrivain raconte son grand-père, juif polonais émigré en Argentine avant-guerre et révèle l’origine du silence qui habite son œuvre.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEMONDE
Culturebox   27 septembre 2019 Avec « Le Ghetto intérieur », le romancier Santiago H. Amigorena rejoint Primo Levi, Jorge Semprun ou Imre Kertész en apportant sa pierre à l’édifice littéraire qui œuvre pour la mémoire de toutes les victimes de la Shoah, et au-delà, de l’humanité. Un grand livre.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : CULTUREBOX
Actualitte   26 septembre 2019 Le roman de Santiago H. Amigorena est remarquable en ce qu’il explore avec pudeur une autre forme de violence engendrée par la guerre et la Shoah – celle exercée sur les survivants – et qu’il redonne la parole à un homme qui en avait été privé, victime lointaine mais ô combien réelle.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : ACTUALITTE
LeFigaro   19 septembre 2019 À l’heure où les étals des librairies sont occupés, comme chaque fin d’été, par une majorité de livres impersonnels dans l’écriture, détimbrés ou sans tonalité particulière, voilà un roman avec voix et modulation, un roman chuchoté, un roman dérangeant aux pages troublantes.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEFIGARO
Lexpress   19 septembre 2019 Puissant et déchirant, « Le ghetto intérieur », son 10e livre, publié comme les neuf précédents chez P.O.L, participe de cette entreprise en racontant l’histoire de son grand-père, Vicente Rosenberg, juif polonais émigré en Argentine en 1928 avec l’espoir de tirer un trait sur l’antisémitisme gangrénant une partie de la société polonaise.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LEXPRESS
Bibliobs   04 septembre 2019 Exilé en Argentine, Vicente Rosenberg a vécu avec la culpabilité d’avoir échappé à la Shoah. Son petit-fils lui rend la voix dans ce livre aux accents de kaddish.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : BIBLIOBS
LaCroix   30 août 2019 Décrivant l’impuissance d’un homme, son grand-père argentin, alors que la Shoah frappe sa famille restée à Varsovie, Santiago Amigorena offre une méditation puissante sur l’exil et le poids du silence au cœur d’une famille.LIRE LA CRITIQUE SUR LE SITE : LACROIX

A propos de l’auteur:

Santiago H. Amigorena est né à Buenos Aires en 1962. Après une enfance en Argentine et en Uruguay, il s’installe en France en 1973. Muet de naissance, il se lance très tôt dans l’écriture. Il a écrit une trentaine de scénarios pour le cinéma dont notamment Le Péril jeune de Cédric Klapisch et Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa.

Il écrit aussi des articles pour La Lettre du cinéma et Les Cahiers du cinéma. A ce jour, 10 romans déjà publiés chez P.O.L. : Une enfance laconique (1998); Une jeunesse aphone (2000); Une adolescence taciturne (2002) et Le premier amour (2004); 1978 (2009); la première défaite (2012); Des jours que je n’ai pas oubliés (2014); Mes derniers mots (2015), Les premières fois (2016) et Le ghetto intérieur (2019).

Rouge Brésil

par Jean-Christophe Rufin

ISBN : 9782070458059  

Éditeur : GALLIMARD (27/02/2014)

Ma cote: 8 / 10

En 10 lignes, max! (Présentation du livre par frconstant)

Rouge Brésil permet au lecteur de s’immerger dans l’aventure de cette tranche d’histoire de la colonisation des Amériques par le vieux Continent. On y découvre l’Histoire et les moyens de navigation de l’époque, les rivalités politiques et les magouilles pour s’assurer le Pouvoir. C’est une tranche d’Histoire peu glorieuse qu’il ne faut pas, pour autant oublier. L’écriture de Rufin, souple et forte aide le lecteur à entrer dans le sujet et à se poser des questions sur les manoeuvres de gouvernances politiques, économiques et humaines de notre époque. Le Monde a-t-il vraiment changé?

Ma critique:

Découvrant ce matin une critique de ce livre Goncourt 2001, j’ai envie de vous partager ce que j’en pensais en octobre 2016. Les thèmes abordés par Jean-Christophe Rufin restent d’actualité.

Rouge Brésil est un livre à découvrir. L’écriture de Jean-Christophe RUFIN, fluide, soignée, légère et forte à la fois permet au lecteur de s’immerger dans l’aventure de cette tranche d’histoire de la colonisation des Amériques par le vieux Continent. On peut lire l’histoire pour l’Histoire, y découvrir les conditions de navigation de ce 16e siècle, les luttes de pouvoir entre les états, les manoeuvres d’espionnage de l’époque, les magouilles des proxénètes et trafiquants aux colonies, les prémices des guerres de religion qui diviseront, à feu et à sang, les églises romaine ou réformée… Tranche d’Histoire peu glorieuse, sans doute,mais dont il est bon de se rappeler.

Plus fondamentalement, j’y ai lu l’opposition qui existe et déchire encore de nos jours entre la conception d’accommodation ou d’assimilation de l’autre. Faut-il soumettre les populations conquises à notre propre mode de vie ou faut-il accommoder notre mode de pensée et d’action afin de permettre aux différents modes de vie de coexister? Faut-il obliger les autres à changer et à adopter nos pensées, croyances, us et coutumes ou faut-il leur permettre de vivre selon leurs pensées, croyances, us et coutumes? Just et Colombe, à la fois proches et distants, en symbiose ou opposés, illustrent à merveille ce combat intérieur qui nous anime quant à la position à tenir face à l’autre, différent et pourtant semblable. A l’heure des volontés de conquête de certains ou des replis identitaires des autres, « Rouge Brésil », Prix Goncourt 2001 est d’une brûlante actualité!

Ce qu’en dit l’éditeur:

La grande aventure des Français au Brésil est un des épisodes les plus extraordinaires et les plus méconnus de la Renaissance.
Rouge Brésil raconte l’histoire de deux enfants, Just et Colombe, embarqués de force dans cette expédition pour servir d’interprètes auprès des tribus indiennes. Tout est démesuré dans cette aventure. Le cadre : la baie sauvage de Rio, encore livrée aux jungles et aux Indiens cannibales. Les personnages – et d’abord le chevalier de Villegagnon, chef de cette expédition, nostalgique des croisades, pétri de culture antique, précurseur de Cyrano ou de d’Artagnan. Les événements: le huis clos dramatique de cette France des Tropiques est une répétition générale, avec dix ans d’avance, des guerres de religion.
Fourmillant de portraits, de paysages, d’action, Rouge Brésil écrit dans une langue à l’ironie voltairienne, prend la forme d’un roman d’éducation et d’amour.
Mais plus profondément, à travers les destins et les choix de Just et de Colombe, ce livre met en scène deux conceptions opposées de l’homme et de la nature. Et il fait revivre le monde disparu des Indiens, avec sa cruauté mais aussi son sens de l’harmonie et du sacré, le permanent appel du bonheur…

Citations:

  • – Ainsi, s’écria Colombe, c’est vous qui avez découvert le Brésil !
    – Cela n’a rigoureusement aucune importance. Il faut toute la prétention des Européens pour croire que ce continent attendait leur venue pour exister.
  • L’espoir est omnivore : qu’on lui refuse la nourriture qu’il attend et il se contentera d’une autre, pourvu qu’elle l’aide à survivre.
  • On ne se trompe jamais en conférant à quelqu’un le grade qu’il n’a pas atteint. Celui qui bénéficie de cette erreur est tout prêt à la pardonner en pensant que le flatteur a simplement un peu d’avance.
  • Le pain de sucre les regarda passer, avec cette stupide indifférence de la nature au malheur des hommes, laquelle décuple leur envie de l’asservir et de la soumettre.
  • Les guerres de religion sont toujours une providence pour les criminels. La violence tout à coup devient sainte ; pourvu qu’ils sachent mimer la dévotion, au moins en parole , licence leur est donnée par un Dieu d’accomplir des infamies dont ils avaient longtemps rêvé.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Patrick Modiano
ISBN : 2070146936
Éditeur : GALLIMARD (30/11/-1)

Ce qu’en dit l’éditeur:

« – Et l’enfant ? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l’enfant? 
– Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu… Quel drôle de départ dans la vie… 
– Ils l’avaient certainement inscrit à une école… 
– Oui. À l’école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d’une grippe. 
– Et à l’école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage… 
– Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez…»

Ma cote: 8 / 10

Mon billet:

Curieuse écriture que celle de Patrick Modiano. Étrange et belle ! Dans son roman « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » (Ed . : Gallimard, 2014), l’auteur pose ses phrases sur le livre comme un peintre poserait ses points de couleurs sur sa toile. Tout en nostalgies juxtaposées, en mélancolies teintées d’inquiétudes, en recherches confuses d’une pensée qui existe déjà mais doit encore naître au jour, celui du jour d’aujourd’hui.
Jean Daragne, le personnage principal de ce roman va rencontrer des personnes qu’il connaît à peine, ou même pas du tout. Et, un peu à cause d’elles mais surtout bien au-delà de celles-ci, il va voyager à la poursuite d’un passé que le temps a enfouis dans l’oubli sans jamais tout à fait l’estomper.
Et si le lecteur devine que l’image finale existe, il ne peut de suite la saisir. Un peu comme lors de la réalisation d’un puzzle dont on n’aurait pas mémorisé au préalable l’image-modèle à laquelle il faut aboutir. Chaque phrase, chaque idée, chaque tranche de vie du récit prend peu à peu son sens en trouvant sa place à côté d’autres phrases, d’autres idées, d’autres tranches du roman. C’est là la puissance d’écriture de Patrick Modiano. Il n’y a pas d’action dans ce récit, juste le lent et fascinant effet d’un bain révélateur qui peu à peu fait apparaître l’image qui a été « mise en boîte » mais n’est pas encore visible.
Ce n’est qu’au terme du roman que le lecteur capte enfin la puissance d’évocation de cette image recomposée par Jean Daragne, le héros, celle d’un enfant qui, devenu adulte, se retrouve et se comprend. Vraiment, un bon moment de lecture !

Citations:

  • Les souvenirs d’enfance sont souvent de petits détails qui se détachent du néant.
  • On apprend, souvent trop tard pour lui en parler, un épisode de sa vie qu’un proche vous a caché. Est-ce qu’il vous l’a vraiment caché? Il l’a oublié, ou plutôt, avec le temps, il n’y pense plus. Ou, tout simplement, il ne trouve pas ses mots.
  • Pourquoi des gens dont vous ne soupçonniez pas l’existence, que vous croisez une fois et que vous ne reverrez plus, jouent-ils, en coulisse un rôle important dans votre vite ?
  • On finit par oublier les détails de notre vie qui nous gênent ou qui sont trop douloureux

A propos de l’auteur:

[http://auteurs.contemporain.info/doku.php/auteurs/patrick_modiano ]

Consacré prix Nobel de la littérature en 2014, Patrick Modiano est un écrivain français né à Boulogne-Billancourt en 1945. Soutenu par Raymond Queneau, il publie son premier roman, La Place de l’Étoile, en 1968. L’auteur fait ensuite paraître une trentaine de romans, pour la plupart traversés par des enquêtes mémorielles ou identitaires. Son œuvre, primée par la critique, se caractérise par une présence marquée du thème de l’Occupation, de même que par une certaine propension à l’autobiographie. Modiano a également écrit des scénarios et réalisés des films pour le grand écran.

Historique des prix reçus:

  • 1968 – Prix Fénéon, La Place de l’Étoile
  • 1972 – Grand prix du roman de l’Académie française, Les Boulevards de ceinture
  • 1978 – Prix Goncourt, Rue des Boutiques obscures
  • 2000 – Grand prix de littérature Paul-Morand, l’ensemble de son oeuvre
  • 2011 – Prix Marguerite-Duras, l’ensemble de son oeuvre
  • 2014 – Prix Nobel de la littérature

Robinson de Laurent Demoulin

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Dur sans être heurtant, triste malgré la joie, réaliste sans être imaginable.

« Robinson » (publié chez Gallimard et Prix Rossel 2017) est l’histoire d’un père non-autiste qui se livre, détaille, dénoue, noue et renoue sans cesse le nœud bien serré qui l’attache à son fils oui-autiste. Un Robinson qui n’existe que sur son île et pour lequel le père invente des trésors d’amour et de patience, s’occupant de son fils avec rigueur, abnégation, colère, joie, dépit, compréhension et soif de liberté partagée.

Un livre dans lequel Laurent Demoulin nous raconte ce qu’est être père d’un enfant Robinson. Avec une écriture dont la puissance tient de la poésie des situations ubuesques décrites, du regard chargé de tendresse même quand trop souvent la scatologie s’invite de manière inopportune pour qui n’est pas îlien, et puis, surtout, de l’humanité profonde qui fait tenir debout ce père, papa d’un Robinson oui-autiste qui est aussi papa de ses frères et sœurs, mari de son épouse dans la construction d’une nouvelle unité familiale, beau-père de ses beaux-enfants et, une semaine sur deux quand il n’est pas de garde Robinson, universitaire de renom, conférencier-voyageur de par le monde, homme parmi les hommes, savourant la puissance d’une parole partagée qui permet à tout un chacun d’échanger et de partager ses questions, ses doutes, ses joies et l’inévitable recherche d’un sens à la vie.

Même si certains conseillers de l’Edition ont suggéré à l’auteur de construire son livre à travers une ligne du temps assurant une montée dramaturgique vers une fin surprenante, Laurent DEMOULIN a préféré distiller au long des pages des tranches de vie, historiettes décousues qui trouvent leur cohérence dans la constance du décalage entre les mondes des oui ou non-autistes et dans la permanence du regard de père responsable à temps plein des éclats de vie de son fils.

C’est dur sans être heurtant, triste malgré la joie, réaliste sans être imaginable. Comment pourrions-nous, lecteur lambda, comprendre, prendre avec nous, sur nous ?

Alors, comme pour nous aider, l’auteur, pirouettant auprès de ses lecteurs, ne manque pas de préciser : « Or, puisqu’il faut tout dire, puisque ces pages ne sont nullement un témoignage véridique mais appartiennent au domaine de la fiction, plus précisément de la poésie épique, et qu’à ce titre elles participent à l’artifice de la littérature qui ne dit la vérité que lorsqu’elle ment, à moins que ce ne soit l’inverse, on sera content d’apprendre que, tout de même, ces épisodes éprouvants présentent un aspect positif – voire un progrès. »  Ce qu’il ne manquera pas de remettre en cause lorsque, quelques pages plus loin, il rappellera que : « L’ennui, c’est que la maladie dont souffre le oui-autiste (ou dont souffre son entourage) n’est rien d’autre qu’une absence totale de progression. Il s’agit de la définition même de l’autisme – d’une de ses définitions. »

Et c’est là, probablement un point qui mettra en parole les non-autistes ayant la responsabilité d’être parents, proches, accompagnateurs d’enfants oui-autistes. Y a-t-il place sur l’île de ces Robinson pour un progrès ? Oui, répondront les uns, non affirmeront les autres. Tous ayant raison, chacun accompagnant un îlien qui n’est pas forcément copie d’un autre.  Dans ce livre qui se refuse à la dénomination de roman, ce récit qui n’est ni linéaire, ni construit en exposition du sujet, développement et dénouement, si possible heureux, Laurent DEMOULIN entend présenter son Robinson comme adepte de Paul Valery : « Le monde est menacé par deux choses : l’ordre et le désordre. »  Nul doute pour Robinson, entre le fascisme et l’anarchie, l’ordre constitue une menace plus grande que le désordre… Telle est sa vie, telle est celle de son papa !